Les élections après l'extermination : reconstruire le contrat social ou reproduire la domination excluante ?
Quand les guerres échouent à imposer leurs résultats politiques, la politique tente parfois d'accomplir ce que la force militaire n'a pu réaliser. Parmi les décombres de Gaza, où l'extermination reste ouverte à ses possibles, le débat sur les élections palestiniennes revient en tant qu'exigence différée. Mais la question qui s'impose n'est pas quand nous allons voter, mais que voulons-nous que ces élections produisent, au service de quel projet national, et sous quel rapport de forces formé sous les feux de la guerre.
Dans le contexte de la guerre d'extermination subie par notre peuple, et de la destruction sans précédent infligée à la bande de Gaza, la question des élections palestiniennes est revenue au centre du débat politique. Cependant, la vraie question ne réside pas dans la nécessité ou non des élections, mais dans les raisons de leur retour précipité maintenant, et dans la fonction politique qu'on attend d'elles.
Si les élections sont une nécessité nationale, pourquoi ont-elles été occultées pendant près de deux décennies ? Et pourquoi les demandes populaires récurrentes, tout au long des années de division et de l'érosion des institutions et de l'interruption du conseil législatif, n'ont-elles pas réussi à les remettre en avant ? Pourquoi deviennent-elles aujourd'hui, après la guerre d'extermination à Gaza, un sujet urgent dans les discours internationaux et palestiniens ?
Il ne semble pas que l'explication par la volonté populaire seule soit adéquate. La société palestinienne a longtemps appelé à renouveler les légitimités, à reconstruire les institutions et à mettre fin à la division, mais ces demandes n'ont pas été suffisantes pour faire avancer le blocage politique. Aujourd'hui, les élections sont devenues partie d'un débat plus large concernant ce qu'on appelle "le lendemain" de la guerre, la continuité de l'ingénierie du paysage palestinien, et la production d'un partenaire politique capable de gérer la prochaine étape.
À ce stade, une question apparaît tout aussi importante que les élections elles-mêmes : sommes-nous face à une réponse tardive à un besoin national interne, ou à une capitulation face aux pressions et exigences extérieures imposées par la guerre et ses conséquences ?
Les élections entre l'exigence de la volonté populaire et les pressions du "lendemain".
Le gouvernement d'occupation a échoué, malgré l'extermination et la destruction massive, à arracher un succès politique décisif du peuple palestinien. Il n'a pas pu liquider la question nationale, produire un leadership alternatif, ou obtenir une légitimité palestinienne pour les projets qu'il a tenté d'imposer par la force.
La question à laquelle il convient d'accorder une attention sérieuse est : certaines arrangements politiques internes peuvent-ils devenir un moyen de présenter ce que la guerre n'a pu imposer ?
Le danger ne réside pas dans les élections elles-mêmes, mais dans leur transformation en un outil pour tracer les résultats politiques de la guerre ou donner une légitimité à des faits imposés par la destruction et le déséquilibre des forces. Israël, qui a échoué à arracher un succès politique décisif par la force brutale, pourrait trouver une occasion de récolter certains fruits politiques de la guerre si les arrangements internes palestiniens devenaient une réponse à ce que la guerre n'a pu imposer. Alors, allons-nous lui offrir cela ?
La crise du système politique est plus profonde que l'absence d'élections.
Les élections, en essence, sont un moment pour redéfinir le partenariat national et les règles du contrat social qui régissent les relations politiques au sein de la société. De plus, la crise du système politique palestinien n'est pas simplement une crise d'absence d'élections. C'est une crise plus profonde liée à l'érosion des légitimités, au blocage des institutions, à la division géographique et politique, à la diminution du rôle des institutions nationales unificatrices, et à l'effondrement de la confiance envers les forces politiques et les élites dirigeantes. Ainsi, réduire la crise à l'absence d'élections représente un simplisme trompeur du véritable problème. Les élections ne fabriquent pas la démocratie par elles-mêmes, tout comme elles ne produisent pas automatiquement un partenariat national. Dans certaines conditions, elles peuvent se transformer en un mécanisme de reproduction de la division ou de la domination ou de donner une légitimité formelle à des réalités perturbées. L'expérience palestinienne elle-même fournit des leçons qu'il ne faut pas ignorer. Quand les accords nationaux préalables sont absents, la confiance entre les acteurs politiques s'effondre, et les garanties de respect des résultats sont inexistantes, les élections deviennent un champ de bataille pour le pouvoir plutôt qu'un moyen de reconstruire le système politique.
Il est donc évident que la question ne concerne pas tant la tenue des élections ou leur report, mais les conditions politiques qui en font une partie de la solution et non un nouvel élément de poursuite de la crise, voire de son approfondissement. De plus, la tenue des élections sous le poids des rapports de forces engendrés par la guerre, ou sous les pressions extérieures visant à reformer le système politique selon les exigences du "lendemain", pourrait la transformer d'un outil de renouvellement de la légitimité en un moyen de reproduction des déséquilibres établis et leur accorder une légitimité.
Les élections comme couronnement d'un nouveau parcours national.
Les élections qui peuvent représenter une entrée pour la délivrance nationale sont celles qui viennent couronner un dialogue national inclusif, un accord sur les règles du partenariat, un programme politique unifié, une phase de transition convenue, et la reconstruction des institutions nationales, notamment l'Organisation de libération de la Palestine en tant que cadre unificateur pour le peuple palestinien.
Dans ce contexte, le besoin d'un gouvernement de transition consensuel apparaît comme une nécessité nationale, non pas comme une nouvelle formule de partage du pouvoir, mais comme un instrument pour ré-unifier les institutions, atténuer les effets de la division, et préparer l'environnement politique, légal et administratif pour des élections libres et justes, et garantir le respect de leurs résultats.
Le fait d'alerter sur la précipitation des élections sans accord national ne vise pas à les suspendre, mais à empêcher qu'elles ne se transforment en un autre outil de consécration de la division ou de l'exclusion, et à affirmer que les élections doivent être le couronnement d'un parcours national de transition convenu, et non un point de départ.
En revanche, les élections qui sont présentées comme une réponse à des pressions extérieures, ou comme une partie des arrangements du "lendemain", ou comme un moyen de redistribuer le pouvoir au sein des rapports de forces engendrés par la guerre, pourraient se transformer en un instrument de reproduction de la domination et de l'exclusion, au lieu d'être un levier pour reconstruire le système politique.
Ce qui est nécessaire n'est pas de produire une nouvelle légitimité qui s'adapte aux résultats de la guerre, mais de reconstituer la légitimité nationale sur la base de la participation, de la volonté libre et d'une représentation réelle pour préserver les droits et mobiliser les énergies capables de les réaliser.
Dans la mesure où Gaza subit une tentative organisée de destruction de la société palestinienne et de reconfiguration des conditions de son existence politique, il devient dangereux de réduire le débat sur les élections à un débat procédural dissocié des grandes questions que la guerre a imposées. Le problème ne réside pas dans les urnes, mais dans le projet politique que ces urnes accorderont une légitimité.
Les élections qui reconstruisent le contrat social palestinien, établissent un véritable partenariat national et restaurent l'unité du système politique, représentent une nécessité nationale incontournable. En revanche, les élections qui sont utilisées pour donner une légitimité aux résultats imposés par la guerre, ou pour reproduire la domination et l'exclusion, ne seront pas une voie vers la délivrance, mais pourraient se transformer en l'un des fruits politiques que l'Israël n'a pas pu récolter par la guerre.
Ainsi, la vraie question n'est pas : sommes-nous pour ou contre les élections, mais quelle élection ? À quelle fin ? Au service de quel projet national ? C'est ici que se décide si les élections seront un levier pour reconstruire le contrat social et le système politique, ou un nouvel outil de reproduction de la même crise sous le prétexte de la légitimité et de la démocratie.
Reconstruire le système politique palestinien est devenue une nécessité nationale urgente, mais cette tâche ne commence pas simplement par les urnes, mais par la reconstruction du partenariat national, le renouvellement du contrat social, et le rétablissement de l'unité entre les institutions et les références nationales. Ce n'est qu'alors que les élections peuvent devenir un acte fondateur pour l'avenir palestinien, et non un outil pour gérer les résultats de la guerre ou pour s'adapter à ses conséquences, mais un moment pour reconstruire le projet national et retrouver le sens politique de la liberté, et formuler les bases d'un pays qui émerge des décombres afin de ne pas répéter ses crises, mais d'ouvrir une nouvelle voie vers la liberté et la dignité.
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