L'économie des barrières : le coût invisible de l'économie palestinienne
Dans les discussions économiques traditionnelles, la force des économies est mesurée par le volume de production, le niveau d'investissement et le mouvement des échanges. Cependant, la situation palestinienne impose une variable supplémentaire qui n'apparaît généralement pas dans les calculs économiques classiques : l'économie des barrières. Les barrières militaires répandues en Cisjordanie ne sont plus seulement une réalité sécuritaire ou politique, mais sont devenues un facteur économique influent qui redéfinit le mouvement du marché, la production et le commerce quotidien.
Les barrières peuvent sembler à première vue de simples postes de contrôle perturbant la circulation des personnes, mais leur véritable impact est bien plus profond. Chaque minute de retard sur la route signifie un coût supplémentaire pour la production, chaque heure d'attente signifie une baisse de la productivité, et chaque interruption du mouvement des marchandises signifie une augmentation du coût des biens à la fin.
Une petite géographie et une économie morcelée
La superficie de la Cisjordanie n'est que d'environ 5 655 kilomètres carrés, une zone géographique relativement limitée. Par exemple, la distance entre l'extrême nord de la Cisjordanie à Jenin et l'extrême sud à Hébron ne dépasse pas 150 kilomètres.
Dans des conditions normales, cette distance peut être parcourue en environ une heure et demie à deux heures. Cependant, la réalité sur le terrain est complètement différente, car le même trajet peut prendre trois à cinq heures ou plus en raison des barrières et des fermetures soudaines.
Ainsi, la petite géographie se transforme en une économie morcelée dans le temps, où le problème ne réside pas tant dans la distance que dans le temps perdu sur la route. Dans la plupart des économies, les distances sont mesurées en kilomètres, tandis qu'en Palestine, la distance économique est mesurée en heures perdues aux barrières.
Un réseau de barrières
Selon les données du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), il existe environ 800 à 850 barrières et obstacles à la circulation en Cisjordanie, comprenant des barrages militaires permanents, des portes de route, des murets en terre et divers points de fermeture. Ce nombre a augmenté ces dernières années, après avoir été d'environ 645 obstacles à la circulation en 2023.
Ces chiffres ne prennent pas en compte les barrières temporaires qui apparaissent soudainement sur les routes, ajoutant un élément d'incertitude supplémentaire au transport et au commerce.
Le coût du temps perdu
Dans l'économie, le temps est l'un des éléments fondamentaux de la production. Chaque retard dans le mouvement des travailleurs ou des marchandises se traduit directement par une baisse de productivité et un coût accru.
Ainsi, un travailleur qui arrive en retard à son lieu de travail perd une partie des heures de production, un commerçant dont les marchandises sont retardées perd des opportunités de vente, et une usine qui attend des matières premières peut être contrainte d'arrêter ses lignes de production.
Avec la répétition de ces cas chaque jour, les petits retards se transforment en pertes économiques cumulatives. L'économie palestinienne ne perd pas seulement en volume de production, mais aussi en productivité, car les heures de travail perdues sur les routes deviennent un coût caché qui réduit l'efficacité de l'économie dans son ensemble.
Les perturbations des chaînes d'approvisionnement
Les économies modernes dépendent de ce que l'on appelle les chaînes d'approvisionnement qui relient production, transport et distribution jusqu'au consommateur. Dans l'économie palestinienne, ces chaînes subissent des perturbations constantes en raison des restrictions à la circulation.
Les camions qui transportent des marchandises entre les villes ou vers les marchés extérieurs peuvent accumuler de longues heures de retard, ce qui augmente le coût du transport et accroît les risques d'endommagement de certains produits, en particulier les produits agricoles.
De plus, le manque de prévisibilité concernant le temps d'arrivée rend la planification commerciale plus difficile et augmente les coûts opérationnels des petites et moyennes entreprises.
Avec la persistance des restrictions sur le mouvement, le marché palestinien subit un processus de fragmentation économique indirecte, où les villes se transforment en marchés presque séparés, et les entreprises perdent la capacité de fonctionner dans un marché national intégré.
Une perte économique invisible
Il est difficile d'évaluer avec précision le coût économique des barrières, mais il est sans aucun doute élevé. Des estimations économiques indiquent que les restrictions à la circulation pourraient coûter à l'économie palestinienne entre 2 % et 4 % du PIB chaque année.
Étant donné que le PIB palestinien frôle les 14 milliards de dollars, cette perte pourrait représenter entre 280 et 560 millions de dollars chaque année.
Cependant, cette perte ne se manifeste pas comme un poste direct dans les comptes économiques, mais s'infiltre dans l'économie par une baisse de la productivité, une augmentation des coûts de transport, des interruptions dans les chaînes d'approvisionnement et une diminution des investissements. En d'autres termes, l'économie palestinienne ne paie pas ce coût d'un seul coup, mais le paie au jour le jour à travers des milliers de petits retards.
Les dettes de l'État envers le secteur privé
Les défis ne se limitent pas seulement aux restrictions de mouvement, mais s'étendent également à des tensions financières internes. Les estimations indiquent que les arriérés du gouvernement palestinien envers le secteur privé se chiffrent entre 2,5 et 3 milliards de dollars.
Ces arriérés comprennent les créances des entreprises de construction, des fournisseurs de médicaments et de services ainsi que des entreprises ayant réalisé des projets pour l'État. Cependant, le retard dans les paiements transforme ces créances en un fardeau économique conséquent, obligeant les entreprises à geler de nouveaux projets ou à recourir à l'emprunt pour couvrir leurs obligations opérationnelles.
Ainsi, la crise financière de l'État pénètre au cœur de l'économie réelle, affectant directement l'investissement et la croissance.
Investir dans un environnement instable
Les investisseurs ne s'appuient pas seulement sur la taille du marché ou la disponibilité de la main-d'œuvre, mais aussi sur la stabilité de l'environnement opérationnel. Dans un environnement où le mouvement des personnes et des marchandises est constamment perturbé, la prise de décision en matière d'investissement devient plus difficile.
Le capital recherche par nature la stabilité et la prévisibilité. Lorsque le mouvement des marchandises et des travailleurs devient incertain, les risques logistiques se transforment en un facteur dissuasif pour l'investissement.
Ainsi, les barrières passent d'un obstacle quotidien à un facteur structurel qui limite l'expansion de l'économie palestinienne.
Conclusion
L'économie des barrières nous rappelle que l'économie ne se construit pas seulement par des politiques financières ou de grands investissements, mais aussi par la liberté de mouvement et la fluidité de l'activité économique. Lorsque les routes sont bloquées, ce ne sont pas seulement les voitures qui s'arrêtent, mais aussi les opportunités d'emploi, les chaînes d'approvisionnement et les possibilités de croissance qui s'interrompent.
Avec l'accumulation des restrictions sur le mouvement et l'augmentation des arriérés d'État envers le secteur privé, l'économie palestinienne fait face à un double défi : une géographie contrainte et des finances publiques sous pression.
Le véritable coût des barrières ne réside pas seulement dans le temps perdu, mais dans les opportunités économiques qui n'ont même pas eu la chance d'émerger.
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