Occupation légalement autorisée
Il n’est pas surprenant de s’interroger sur la décision du gouvernement israélien de commencer à enregistrer de vastes étendues de terres en Cisjordanie en tant que "propriétés de l’État", ni même de considérer cela comme un luxe intellectuel. Cela traduit plutôt un dilemme politique et moral central auquel fait face quiconque croit encore que le système international a un sens, que le droit international a une fonction, et que la légitimité internationale a une valeur qui va au-delà des textes. La scène, avec tous ses éléments, place l’observateur devant deux choix, aucun des deux n’étant agréable : soit accueillir prudemment toute position internationale de rejet, même si elle est tardive et atténuée, soit se plonger dans l’étonnement face à un monde où le crime se répète, documenté et annoncé, puis se contente d’émettre des déclarations de préoccupation.
Cette décision, en son cœur, n’est ni surprenante ni exceptionnelle. Elle constitue une étape avancée dans un processus long d’annexion rampante, que Israël maîtrise avec un pragmatisme froid depuis 1967. La seule différence est que ce qui était auparavant exercé sous des titres «sécuritaires» ou «temporaires» est désormais présenté comme une politique d’État entièrement formée, n’hésitant pas à annoncer ses intentions et ne voyant pas la nécessité de les justifier. Ici, nous ne parlons pas de déviation dans le comportement, mais d’une doctrine ancrée considérant la terre occupée comme un butin légitime, et le droit international comme un obstacle formel pouvant être contourné par la patience et le gradualisme.
Ce qui est étonnant – ou scandaleux – n’est pas le comportement israélien en soi, mais l’environnement international qui a permis à celui-ci de se transformer en un modèle stable. Le monde qui prétend défendre un système basé sur des règles est le même qui a fourni à Israël une protection politique et morale sans précédent. Des dizaines de résolutions internationales ont été émises, dont la fameuse résolution 2334, et toutes sont restées sans dents. Pas de sanctions, pas de coût, pas de prix. Ainsi, Israël a appris une leçon simple et dangereuse : il est possible de violer la loi tant que la punition n’est pas envisagée.
Certaines personnes aiment faire la distinction entre «l’annexion officielle» et «les mesures administratives», comme si l’enregistrement des terres comme propriétés de l’État était une question technique plutôt que politique. Cette distinction n’est pas seulement naïve, mais délibérément trompeuse. L’annexion moderne ne nécessite pas d’annonce dramatique ou de discours officiel. Il suffit de réorganiser la terre, d’imposer une nouvelle réalité légale et administrative, et de confiner les populations autochtones dans des cantons surpeuplés, pour que l’annonce ne soit qu’un détail secondaire. Ainsi, les empires sont dirigés au XXIe siècle : sans bruit, avec beaucoup de papiers et de sceaux.
Depuis les accords d’Oslo, la colonisation n’a pas été une anomalie dans le processus de «paix», mais a constitué sa véritable infrastructure. Pendant que les négociations étaient menées autour du «solution finale», les bulldozers travaillaient sans relâche, de nouvelles cartes étaient dressées sur le terrain, des ressources étaient confisquées, et des villages étaient séparés de leur environnement naturel. L’Autorité palestinienne a été maintenue comme un appareil administratif dépouillé de sa souveraineté, tandis que le cœur du contrôle est resté entre les mains de l’occupation. Aujourd’hui, la décision des «propriétés de l’État» dit clairement : ce qui était temporaire est désormais terminé, et ce qui était en cours de négociation est fermé.
Peut-être que la comparaison avec le Sinaï est souvent utilisée pour embellir le tableau, mais en réalité, elle confirme la règle plutôt que de l’infirmer. Le Sinaï n’a pas été annexé parce qu’il est entré dans une équation politique internationale différente, imposant à Israël un prix stratégique pour l’annexion. Quant au Golan, Israël l’a annexé lorsqu’il a compris que le coût était inexistant, et la Cisjordanie emprunte le même chemin, mais avec une tactique plus rusée et moins bruyante.
La vraie question à poser n’est pas sur les intentions d’Israël, qui sont désormais visibles, mais sur l’incapacité ou la complicité de la communauté internationale. Pourquoi des sanctions sont-elles imposées à des pays qui violent le droit international dans certains cas, tandis que l’on ferme les yeux lorsque c’est Israël qui est le contrevenant ? Pourquoi l’occupation est-elle traitée comme «un conflit gérable» et non comme un crime continu ? La réponse douloureuse est que les doubles standards ne constituent plus un défaut du système international, mais l’une de ses pierres angulaires non déclarées.
Le plus dangereux dans la décision d’enregistrer les terres n’est pas ce qu’elle retire aux Palestiniens, mais ce qu’elle révèle sur le monde : un monde qui a perdu le courage politique, a remplacé la justice par le réalisme, et le droit par les équilibres. Dans ce contexte, l’annexion ne redevient pas un événement choquant, mais une conséquence logique d’un système qui a choisi le silence comme partenaire, l’ignorance comme politique et l’attente comme vertu. Et lorsque le brigandage est légalisé, défendre le droit devient un acte élitiste… et résistant à la fois.
En somme, le danger de la décision des «propriétés de l’État» ne réside pas dans le nombre de dunams qui sont confisqués, mais dans la philosophie qui la sous-tend : une philosophie qui considère le droit comme un outil au service de la puissance, et non comme une contrainte. Et lorsque l’occupation est gérée par des sceaux plutôt que par des chars, et que le brigandage est légalisé au lieu d’être condamné, la question ne se pose plus simplement sur l’avenir de la Cisjordanie, mais sur le sort d’un système international qui a choisi le silence comme partenaire, la légitimité comme masquerade, et l’annexion comme un fait ordinaire.
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