À ceux que cela ne concerne pas
Il n'est pas exigé de vous de comprendre, ni de ressentir, ni même de vous arrêter un instant pour demander comment le jour se passe dans cet endroit qui ne ressemble plus qu'à lui-même en s'épuisant. Il suffit de savoir, ou de ne pas savoir, qu'il y a un peuple qui commence son matin en cherchant ce qu'il a perdu hier, non pas ce dont il rêve demain. Un peuple qui ne planifie plus l'avenir, mais qui essaie simplement de survivre aux détails de sa journée, comme si la vie était devenue une bataille de chaque instant...
Dans cette terre où les pierres conservent les noms de leurs propriétaires mieux que les cartes, les crises ne sont plus des événements exceptionnels, mais sont devenues un mode de vie. Les gens ne se demandent plus quand la crise prendra fin, mais quelle crise précédera l'autre. Crise des salaires, crise du carburant, crise de l'eau, crise de la circulation, crise des banques, crise des routes, crise de l'attente... au point que l'individu ressent que sa vie est une longue série de files d'attente où il se tient dans l'une d'elles pour partir à la suivante. Comme si on attendait de ce peuple qu'il apprenne à vivre au sein de la crise, non à en sortir, et qu'il maîtrise l'art de l'attente, non l'art de la vie...
Le salaire ici n'est plus un droit que l'on perçoit à la fin du mois, mais un rendez-vous mystérieux semblable aux anciennes promesses, arrivant incomplet s'il arrive, et tardant à tel point qu'il perd son sens s'il se fait attendre... Les gens qui avaient l'habitude de construire leur vie sur ce qu'ils gagnaient, la construisent désormais sur ce qu'ils empruntent, sur ce qu'ils reportent, et sur ce pour quoi ils s'excusent de ne pas payer. Le père n'a plus honte de la maigreur de son portefeuille, mais il a honte du nombre d'excuses qu'il présente à ses enfants, et du nombre de fois où il dit (pas aujourd'hui)... En revanche, les discours officiels continuent de parler de résilience et de stabilité, comme si la résilience pouvait payer une facture, comme si la stabilité pouvait nourrir un enfant, comme si le citoyen était toujours tenu de supporter les conséquences d'une gestion qu'il ne ressent pas comme partageant avec lui une partie de ce fardeau...
Quant au carburant, il est devenu plus qu'un produit de première nécessité, il est devenu un test quotidien de patience. Un court trajet nécessite de longs calculs, et une petite file d'attente suffit à gaspiller des heures de vie. La question n'est plus de savoir combien coûte le litre, mais s'il y en a un à la base. Même la voiture garée devant la maison n'est plus un moyen de transport, mais un témoin silencieux d'un temps où se rendre au travail, à l'université, ou à l'hôpital est devenu une aventure dont personne ne sait comment elle se termine. Et chaque fois qu'une nouvelle crise surgiu, on dit aux gens que les circonstances sont difficiles, que la situation est exceptionnelle, que la solution est à venir, puis les jours et les années passent et la solution n'arrive pas, comme si l'exception était devenue la règle, comme si la crise était devenue une partie de la gestion du pays...
Et l'eau... celle qui était autrefois l'un des droits les plus fondamentaux de la vie, est devenue un invité lourd qui vient quand il veut et disparaît quand il veut. Les gens le traitent comme ils traiteraient des saisons rares, le stockant, le protégeant, et calculant sa consommation comme un pauvre compterait le peu qu'il lui reste dans sa poche. Non pas parce que le ciel est avare, mais parce que tout ici peut devenir une crise, même ce que Dieu a fait pour être accessible à tous. Avec chaque nouvelle crise, les mêmes justifications apparaissent, les mêmes mots tournent en rond, les mêmes promesses reviennent, tandis que le citoyen ne vit que le même résultat... rien ne change.
Dans un pays qui se repose sur ses oliviers depuis des milliers d'années, les routes ne mènent plus aux villes comme avant. La route elle-même est devenue un test. Un barrage ici, une porte là, un rideau en un troisième emplacement, et une fermeture soudaine en un quatrième, au point que les distances se mesurent à la quantité d'obstacles plutôt qu'au nombre de kilomètres. On peut mettre une heure pour arriver à son travail, ou cinq heures, ou revenir sur ses pas sans y parvenir. Rien n'est certain sauf que la route n'est plus une route. Entre tout cela, le citoyen se retrouve impuissant face à une réalité qu'il ne peut changer, tandis que le leadership officiel semble incapable de fournir une réponse satisfaisante, ou peut-être pas désireux de confronter les racines du problème, se contentant de gérer la crise au lieu de la résoudre, diffusant des déclarations au lieu de créer des solutions.
Dans la ville où la prière rencontre le carillon des églises, y arriver est devenu semblable à rendre visite à un rêve lointain. Et sur la côte assiégée depuis longtemps, la mer est devenue plus proche d'une fenêtre fermée que d'un espace de liberté. Entre les collines qui s'étendent au nord et au sud, l'histoire se répète. Visages fatigués, magasins vides, agriculteurs qui attendent d'atteindre leur terre, étudiants qui ne savent pas si leurs universités les accueilleront le matin, et malades qui craignent d'être vaincus par la route avant la maladie. Chaque fois que les gens demandent des solutions, ils se retrouvent confrontés à des réponses différées, à des crises s'accumulant, et à une réalité que semble avoir acceptée tout le monde, à l'exception du citoyen qui en paie le prix chaque jour...
Puis est venu le récit des banques, comme si les gens avaient d'urgence besoin d'une nouvelle douleur. Un employé se tient devant le guichet de la banque en tenant un salaire dont il ne peut pas bénéficier comme il se doit. Les coffres se remplissent de billets de banque qui ne trouvent pas leur chemin naturel, tandis que leurs propriétaires sortent avec plus de soucis qu'ils n'en sont entrés. L'argent est présent, mais il ne remplit pas sa fonction, et les gens sont présents, mais ils sont incapables d'agir avec ce qu'ils ont. C'est une situation que le citoyen ordinaire ne comprend pas et ne veut pas comprendre, car il sait seulement qu'il a des obligations, et que ces obligations n'attendent pas d'explications économiques. Finalement, on lui demande de comprendre, de patienter, et d'avoir confiance, tandis qu'il ne trouve personne qui comprenne ses besoins, personne pour patienter avec lui, et personne qui lui donne une seule raison convaincante pour toute cette impuissance...
Dans les marchés, les visages ont changé. Le vendeur ne crie plus comme avant, et l'acheteur ne pose plus tant de questions. Tout le monde sait que le pouvoir d'achat s'érode, que le commerce rétrécit, et que la bénédiction dont les gens parlaient nécessite elle aussi d'être recherchée. De nombreux magasins ouvrent leurs portes chaque matin en sachant d'avance que leur journée sera lourde, mais ils ouvrent dans l'espoir que Dieu changera ce que les humains n'ont pas pu changer. Quant à ceux qui sont supposés changer la réalité, ils semblent souvent ne voir que les chiffres et les rapports, ne voient pas les visages des propriétaires de ces magasins, et n'entendent pas la voix de l'employé qui ne sait pas comment il retournera chez lui à la fin de la journée...
Les gens ici n'ont jamais été accoutumés à la prospérité, mais ils ont été habitués au minimum de tranquillité. Aujourd'hui, même ce minimum recule. Le chef de famille compte ses dépenses quotidiennes des dizaines de fois, la mère retarde l'achat de ce dont la maison a besoin, le jeune homme retarde son projet de mariage, l'étudiante retarde son rêve, le marchand retarde le paiement de sa dette, et l'employé retarde ses obligations, comme si toute la société vivait sur le principe du report, non parce qu'elle le veut, mais parce qu'elle n'a plus d'autre choix. Même les rêves sont devenus reportés, et la patrie elle-même est devenue pour beaucoup une question en suspens, car l'homme qui ne peut garantir son jour, comment pourrait-il planifier son lendemain...
Et le plus étrange de tout, c'est que cette énorme scène de fatigue se heurte à un silence glacial. Les déclarations ne nourrissent pas un affamé, les communiqués ne remplissent pas le réservoir d'un véhicule, et les discours ne permettent pas d'acheminer de l'eau dans les tuyaux, n'ouvrent pas une route fermée, ne rétablissent pas un salaire manquant, et ne donnent pas aux gens le sentiment que quelqu'un partage ce fardeau lourd avec eux. La scène paraît parfois comme si ceux qui devraient être les plus proches des gens sont, en réalité, les plus éloignés de leurs détails. Le citoyen parle du prix du pain, tandis que le responsable parle des idées majeures. Le premier court après la bouchée de sa journée, tandis que le second court après une nouvelle image, une nouvelle réunion, ou un nouveau communiqué. Le problème n'est plus seulement la présence de la crise, mais que le leadership officiel a l'air d'avoir accepté l'idée de la gérer indéfiniment, plutôt que de rechercher sérieusement des solutions radicales pour l'éliminer...
Puis il y a la crise du pont, ce pont qui n'est plus simplement une passerelle reliant deux côtés, mais est devenu un symbole d'une condition entière d'inquiétude, d'attente, et d'humiliation. Un citoyen qui veut quitter son pays se trouve devant un voyage dont il ne sait pas quand il commence et quand il finit, un voyageur portant son droit au retour mais ne sachant pas si la route le ramènera chez lui ou à une nouvelle file d'attente. Des heures interminables d'attente, des procédures épuisantes, fermetures et changements soudains, et un citoyen qui sent que sa sortie de son pays est devenue une aventure, et que son retour devient un rêve conditionné. Chaque fois que la souffrance se répète, on parle à nouveau des arrangements, de la coordination, des circonstances, puis le pont reste là, témoin d'un impuissance sans fin, ou d'un manque de réelle volonté de trouver une solution permanente pour mettre fin à ce calvaire quotidien...
Ici, la contradiction de la patrie devient plus cruelle. Comment peut-on demander à une personne de rester dans son pays, lorsqu'on rend la vie là-bas de plus en plus difficile chaque jour, puis on s'étonne quand il cherche une opportunité au-delà des frontières... ? Comment peut-on demander à un jeune de ne pas partir, quand on ne lui offre ni travail, ni sécurité économique, ni espoir clair pour l'avenir ? Et comment peut-on lui demander de revenir s'il part, alors que le chemin du retour devient lui-même une longue souffrance ? La patrie n'est pas seulement des frontières sur une carte, ni une chanson lors d'un événement officiel, ni un discours prononcé depuis une estrade. La patrie est un sentiment d'appartenance, que l'on ait un lieu où l'on se sent chez soi, que sa dignité soit préservée, que son avenir soit possible, et que son retour ne devienne pas un calvaire. Mais qu'un citoyen soit contraint de partir, puis qu'on lui reproche de fuir, c'est comme si quelqu'un se plaignait que les gens aient quitté la maison après qu'il a cassé la porte...
Peut-être que le plus douloureux dans ce pays, ce ne sont pas les crises elles-mêmes, mais l'accoutumance à celles-ci. Que la rupture d'eau devienne une nouvelle ordinaire, le retard du salaire une chose attendue, la fermeture des routes une partie du bulletin quotidien, et que l'attente devant la banque devienne une habitude, et que la question de la disponibilité du carburant devienne une conversation matinale passagère, et que la crise du pont soit une histoire répétée qui n'éveille que la fatigue. Lorsque les crises se répètent ainsi, il est de droit pour le citoyen de se demander... Tout cela est-il un véritable impuissance, ou y a-t-il ceux qui s'habituent à gérer les crises plutôt que de vouloir les résoudre... ? Et toutes ces crises sont-elles un destin inchangeable, ou certaines sont-elles créées, gonflées, et laissées ouvertes parce que le maintien de la crise sert les intérêts de ceux qui ne veulent pas qu'elle prenne fin ? Quand les gens s'approprient la douleur, ce n'est pas toujours un signe de force, mais cela peut signaler que la douleur a duré plus que nécessaire, et que ceux qui prennent les décisions ne ressentent plus la souffrance de ceux qui attendent une solution...
Ce qui est dit au sujet des crises artificielles, ou des crises qui sont amplifiées ou laissées dégénérer sans solutions, n'est plus pour beaucoup de gens de simples mots en l'air. Le citoyen voit des crises qui commencent subitement, durent longtemps, puis se terminent sans savoir pourquoi elles ont commencé en premier lieu, il voit des problèmes qui peuvent être résolus par des décisions claires mais qui restent suspendues, il voit des dossiers ouverts puis fermés, et des promesses annoncées puis oubliées, comme si le flou lui-même était devenu une partie de la manière de gouverner. Et le citoyen ne demande pas à sa direction de détenir une baguette magique, mais il lui demande au moins d'être franche, de lui dire où se trouve le problème, qui est responsable, et quel est le plan pour en sortir, plutôt que de rester seul à en payer le prix tandis que les responsabilités se répartissent dans le vide.
Cependant, ce pays se réveille chaque matin. Le boulanger ouvre son four, l'agriculteur se rend à son champ chaque fois qu'il le peut, une mère porte le sac de son enfant vers l'école, un jeune homme plante un nouvel arbre tout en sachant que quelqu'un pourrait l'arracher, et un vieux homme sourit à son voisin malgré tout. Non pas parce que la vie est facile, mais parce que les habitants de cette terre n'ont jamais appris à rendre les armes. Ils savent que la dignité n'est pas un slogan, mais un mode de vie, que la résilience n'est pas un discours, mais un acte quotidien pratiqué face à tout ce poids. Mais cette résilience dont tout le monde chante ne doit pas se transformer en prétexte pour justifier l'échec, et il ne faut pas faire du patience des gens un paravent à l'incapacité des responsables, car un peuple qui endure ne décharge pas ses dirigeants de leurs responsabilités, mais aiguise leur obligation... Mais même les endurants se fatiguent. C'est une réalité que beaucoup négligent. Car la patience n'est pas une ressource inépuisable, et la tolérance n'a pas de fin, et l'homme, aussi enraciné qu'il soit dans sa terre, a besoin de sentir qu'il y a quelqu'un qui le voit, qui l'entend, et qui porte avec lui une partie de ce fardeau. Quand il est laissé seul, face à toutes ces crises cumulées, puis qu'on lui demande d'applaudir, de remercier, et de sourire, c'est un fardeau que seuls les pays peuvent porter, pas les individus. Il n'est pas juste de demander au citoyen d'être toujours patient, tandis qu'on ne demande pas au responsable d'être ferme, et il n'est pas acceptable de demander aux gens des sacrifices, alors que les vraies solutions restent reportées, que des décisions radicales sont absentes, et que les crises reviennent chaque fois avec un nouveau visage...
À ceux que cela ne concerne pas... Ces mots peuvent sembler n'être que d'autres lettres ajoutées à une longue archive de plaintes, mais en réalité, ce n'est pas une plainte. C'est une dernière tentative de rappeler au monde, et de rappeler aux décideurs avant tout, que les pays ne s'effondrent pas seulement sous le poids des guerres, mais peuvent également être éprouvés par les petits détails qui se répètent chaque jour. Ils peuvent être vaincus par un salaire qui n'arrive pas, un chemin qui ne s'ouvre pas, une eau qui ne coule pas, un carburant qui ne se trouve pas, une banque qui est incapable d'accomplir sa fonction, un pont qui devient une porte d'anxiété et d'attente, un responsable qui se contente de regarder, et une direction officielle qui se borne à gérer la crise au lieu de se débarrasser de ses racines. Car un état qui ne peut résoudre ses petites crises, ou ne souhaite pas le faire, se trouvera un jour face à une crise plus grande que sa capacité à gérer, et alors les données ne serviront à rien, les slogans ne seront d'aucune utilité, et il ne suffira pas de dire aux gens de patienter davantage... Les gens ici ne demandent pas des miracles, ni n'attendent un paradis sur terre. Tout ce qu'ils veulent, c'est vivre une vie normale, que le père aille à son travail sans craindre la route, qu'il rentre à la fin du mois en sachant que le fruit de ses efforts sera complet, que la mère ouvre le robinet de l'eau sans craindre qu'il soit coupé, que le jeune homme remplisse son véhicule sans rester des heures dans les files d'attente, que le citoyen entre dans sa banque pour trouver son argent comme un moyen de vivre et non comme un chiffre confiné, qu'il puisse quitter son pays s'il le doit sans que le voyage ne se transforme en humiliation, et qu'il y revienne sans sentir que sa patrie est devenue une porte fermée devant lui, et que tout le monde sente que ceux qui occupent la première ligne vivent la même préoccupation, et non dans un autre monde. Ils veulent simplement un leadership qui sache que gouverner n'est pas un privilège, que la responsabilité n'est pas une image, un titre ou un communiqué, que le peuple n'est pas un chiffre dans des statistiques, et que la patience qui a duré trop longtemps n'est pas un chèque ouvert à l'infini. Ils veulent que leurs dirigeants reconnaissent qu'il y a une incapacité quand c'est le cas, qu'ils admettent qu'il n'y a pas de réelle volonté de résoudre, qu'ils arrêtent de tourner en rond sur les crises en les reportant d'une année à l'autre, et qu'ils commencent enfin à s'attaquer aux racines plutôt qu'à se contenter de traiter les symptômes. Car la patrie n'a pas besoin de ceux qui disent aux gens chaque matin que la crise est sous contrôle, mais elle a besoin de ceux qui terminent vraiment la crise, et elle n'a pas besoin de ceux qui demandent aux gens de continuer à tenir bon, mais de ceux qui rendent la résilience moins nécessaire, la vie plus humaine, et l'avenir plus crédible.
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