Lorsque les indicateurs échouent à raconter l'économie palestinienne
Il existe des chiffres qui aident à comprendre la réalité, et d'autres qui peuvent sembler statistiquement exacts, mais deviennent trompeurs si on les lit hors de leur contexte. Dans l'économie, la moyenne arithmétique peut être l'un des indicateurs les plus susceptibles de tromper le lecteur lorsqu'elle est dépouillée de son contexte. C'est exactement ce que révèle l'infographie publiée par le Centre arabe de recherches et d'études politiques, basée sur des données de la plateforme Trading Economics pour le mois d'avril 2026 concernant les taux d'inflation dans la région. Alors que le chiffre palestinien semble proche des niveaux d'inflation de plusieurs économies arabes, la vérité se cache dans la petite observation en bas du graphique, qui peut être rapidement négligée par le lecteur :
"Le taux en Palestine reflète une baisse des prix dans la bande de Gaza de 42,84 % contre une augmentation en Cisjordanie de 3,64 %". Dans cette courte phrase se cache l'histoire de deux économies et non d'une seule, de deux marchés et non d'un seul, et de deux réalités contradictoires réunies par un seul chiffre.
Le taux d'inflation national est un indicateur agrégé, qui suppose implicitement que les composantes de l'économie se déplacent dans la même direction, ou du moins sont soumises à des conditions similaires. Cependant, la situation palestinienne brise cette hypothèse ; l'indicateur combine deux économies chacune confrontée à un choc différent par sa nature, ses causes et ses effets, rendant ainsi la moyenne arithmétique moins capable de représenter la réalité économique réelle. Comment un indicateur national peut-il décrire une économie où une partie de la population vit une guerre dévastatrice ayant conduit à l'effondrement des marchés, tandis que l'autre partie fait face à une augmentation continue du coût de la vie en raison des restrictions, des fermetures et des perturbations de l'activité économique ? La véritable question ici n'est donc pas quel est le taux d'inflation ? Mais que signifie l'inflation dans le cas palestinien ?
Les données montrent que la Palestine représente un cas exceptionnel parmi les pays de la région, non pas en raison du niveau d'inflation en lui-même, mais à cause de la nature des facteurs qui composent cet indicateur. Dans la plupart des économies arabes, l'inflation reflète des changements dans la politique monétaire, ou les prix de l'énergie, ou les prix alimentaires mondiaux, ou les niveaux de demande locale, des facteurs dont les gouvernements et les banques centrales peuvent influencer une partie par des outils de politique économique. En revanche, en Palestine, l'inflation est devenue un reflet direct de la réalité géopolitique, de sorte que ce ne sont plus les variables économiques seules qui déterminent le mouvement des prix, mais la guerre, l'occupation, les fermetures, les ruptures des chaînes d'approvisionnement et les restrictions sur la circulation des travailleurs et des marchandises, qui sont devenues des facteurs plus influents que les outils économiques traditionnels.
La particularité de la situation palestinienne est exacerbée par le fait que l'économie fonctionne déjà dans un environnement souffrant de limitations de souveraineté sur les points de passage, les frontières et les ressources, ce qui réduit la marge d'intervention pour traiter les déséquilibres de prix par rapport à ce qui est disponible dans d'autres pays. Lorsque le mouvement des marchandises est soumis à des restrictions externes, toute perturbation de la sécurité ou de la politique peut rapidement se transformer en crise d'offre, se traduisant directement par des niveaux de prix et des coûts de production.
Dès lors, la baisse des prix dans la bande de Gaza ne doit pas être interprétée comme un indicateur d'amélioration économique ou d'augmentation du bien-être des habitants, mais comme une conséquence de l'effondrement de l'activité économique, de la baisse du pouvoir d'achat, de la destruction de vastes parties des marchés et de la diminution du volume des transactions commerciales. Les économies qui entrent dans des phases de contraction aiguë sont souvent témoins d'une baisse des prix due à la disparition de la demande, et non à une abondance de biens ou une amélioration de la production. Ainsi, lire cette baisse en dehors du contexte humanitaire et économique pourrait conduire à des conclusions trompeuses.
De même, le concept même de prix perd une partie de sa signification en temps de guerre prolongée ; la disponibilité du bien, la possibilité d'y accéder, et la stabilité des canaux de distribution deviennent des facteurs tout aussi importants que le prix annoncé. Les prix de certains biens peuvent baisser en raison d'une contraction de la demande, tandis que d'autres besoins fondamentaux restent rares ou difficiles d'accès, rendant ainsi les indicateurs traditionnels moins capables de refléter le niveau réel de bien-être économique.
En revanche, l'augmentation des prix en Cisjordanie reflète une réalité économique différente, caractérisée par l'augmentation des coûts de transport, la disruption du mouvement des marchandises, le renforcement des restrictions à la circulation, la baisse de la production locale, et la diminution de l'accès des travailleurs à leurs lieux de travail, des facteurs qui ont augmenté le coût des biens et des services même en période de ralentissement de l'activité économique. Ainsi, la Cisjordanie vit ce que l'on appelle économiquement "l'inflation par les coûts" où les prix augmentent en raison de l'augmentation des coûts de production et de distribution, et non à cause de l'augmentation de la demande.
C'est un type d'inflation difficile à contenir par des outils monétaires traditionnels car ses racines ne sont pas liées à une augmentation de la demande, mais à une hausse des coûts de production et à des ruptures de chaînes d'approvisionnement. Cela rend les solutions plus dépendantes de l'assouplissement des restrictions sur le mouvement des personnes et des marchandises, d'améliorations dans le flux du commerce, et de soutien à la capacité des établissements à continuer leur production. L'impact de ce type d'inflation ne se limite pas à l'augmentation des prix, mais s'étend à la baisse du pouvoir d'achat des familles et à l'augmentation des pressions sur les petites entreprises. Lorsque les coûts augmentent de façon continue tandis que l'activité économique ralentit, la capacité du secteur privé à se développer ou à créer de nouveaux emplois devient plus limitée, ce qui se traduit progressivement par une croissance économique et des niveaux d'emploi inférieurs.
Cette paradoxie conduit à une conclusion plus profonde, à savoir que l'indicateur national de l'inflation n'est plus suffisant pour décrire l'économie palestinienne. Le chiffre unique cache un fossé croissant entre deux économies, chacune face à un type différent de choc ; une économie à Gaza souffrant d'un effondrement généralisé de la production et des marchés, et une économie en Cisjordanie confrontée à des pressions inflationnistes causées par des contraintes structurelles et une augmentation des coûts d'exploitation. Entre ces deux réalités, la moyenne arithmétique devient moins capable d’exprimer la souffrance des populations ou d'expliquer les transformations économiques en cours.
De même, s'appuyer uniquement sur la moyenne nationale peut mener à des politiques publiques moins précises, car les outils appropriés pour traiter une contraction économique diffèrent fondamentalement des outils nécessaires pour traiter l'inflation causée par des goulets d'étranglement de l'offre. Le problème à Gaza est lié à la nécessité de réactiver l'activité économique et de restaurer la capacité des marchés à fonctionner, tandis que la Cisjordanie nécessite des mesures visant à réduire les coûts de production, améliorer le flux du commerce et soutenir la continuité des activités économiques. Dès lors, un diagnostic précis de la crise devient une condition essentielle pour concevoir des réponses plus efficaces.
Actuellement, la situation nécessite une réévaluation des outils de lecture des indicateurs économiques palestiniens. Au lieu de se contenter de la moyenne d'inflation, il est urgent d'analyser les indicateurs à l'échelle géographique, de les relier à des indicateurs de revenu, de chômage, de pauvreté, de sécurité alimentaire et de continuité des marchés, afin que les politiques publiques reflètent la réalité vécue par le citoyen, et non la moyenne statistique qui peut sembler stable tout en cachant derrière elle deux crises économiques totalement différentes.
Peut-être que la leçon la plus importante que cette situation nous enseigne est que les indicateurs économiques ne peuvent être lus indépendamment du contexte dans lequel ils sont produits. Les chiffres restent des outils nécessaires pour comprendre la réalité, mais ils peuvent devenir trompeurs s'ils ne sont pas expliqués à la lumière des circonstances politiques, sociales et institutionnelles qui les façonnent. Dans le cas palestinien, l'importance de l'indicateur d'inflation ne réside pas seulement dans sa valeur numérique, mais dans sa capacité à révéler les transformations profondes qui ont affecté la structure de l'économie palestinienne au cours de la dernière période.
Peut-être que la situation actuelle impose de passer de la dépendance à des indicateurs macroéconomiques isolés à la construction d'un tableau d'indicateurs économiques composites, combinant l'évolution des prix, le revenu réel, le pouvoir d'achat des ménages, les niveaux de chômage, la sécurité alimentaire, la continuité de l'activité économique, et les disparités géographiques entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Ensemble, ces indicateurs seraient plus capables d'expliquer la réalité que tout chiffre isolé.
La question n'est pas dans la valeur de l'inflation en elle-même, mais dans les limites de l'indicateur qui la mesure. Lorsque se rencontrent une économie soumise à une contraction catastrophique et une économie confrontée à une inflation causée par des goulets d'étranglement de l'offre dans un seul chiffre, la moyenne arithmétique devient une description incomplète de la réalité. Ainsi, le développement d'outils pour lire l'économie palestinienne est devenu une nécessité pour formuler des politiques publiques plus précises, justes et en accord avec la réalité.
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