Économie sans clés : comment nous sommes gérés par l'abondance et pris au piège par la décision
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Économie sans clés : comment nous sommes gérés par l'abondance et pris au piège par la décision

Nous vivons une paradoxe quotidien dont nous ne nous rendons presque pas compte. Nos villes et nos villages sont remplis de voitures modernes, de magasins éclairés, et de smartphones dans chaque main. De l'extérieur, la scène semble constituer une image naturelle d'une économie contemporaine. Mais derrière cette apparence se cache une réalité plus dure : nos vies sont suspendues à un robinet. Un robinet d'eau qui s'ouvre ou se ferme, un disjoncteur qui se coupe ou se remet en marche, et un camion de carburant qui est autorisé à passer ou être bloqué. Nous avons les outils, mais nous n'avons pas les clés pour les faire fonctionner.

Voilà ce qu'on appelle l'"abondance illusoire". Une abondance de consommation qui cache une fragilité structurelle profonde. Une économie qui semble moderne dans sa forme, mais qui est incapable dans son essence, car elle ne contrôle même pas les intrants les plus basiques de la vie : l'énergie, l'eau et le carburant. Dans ce modèle, la capacité économique ne se mesure pas à la taille de la consommation, mais à la capacité de survie lorsque cette consommation s'arrête de manière contrainte.

Le problème ici n'est pas technique ni administratif, mais structurel par excellence. L'économie palestinienne, telle qu'elle s'est formée au cours des dernières décennies, a été conçue pour fonctionner comme un marché de consommation dépendant, et non comme une économie de production autonome. Plus de 85 % de l'électricité consommée en Cisjordanie est achetée à Israël, et la facture annuelle d'électricité est estimée à plus de trois milliards de shekels, ce qui grève le revenu des ménages et l'économie locale. L'occupation n'est pas gérée uniquement par des barrages, mais aussi par des factures mensuelles.

Dans ce contexte, de nombreux débats sur l'"amélioration des réseaux" ou l'"élargissement de leur capacité" semblent incomplets, voire trompeurs parfois. Ils supposent que le dysfonctionnement vient de l'efficacité du réseau, et non de sa nature, c'est-à-dire qu'ils tentent de réparer un outil conçu fondamentalement pour être un outil de contrôle. Et ici se trouve le plus grand piège : chaque investissement dans la restauration de l'ancien réseau, sans changer sa logique, est un investissement pour approfondir la dépendance.

C'est ici qu'il est nécessaire de reposer la question à sa racine : avons-nous besoin d'un meilleur réseau, ou d'une relation différente avec le réseau ? L'hypothèse est simple dans sa formulation mais radicale dans ses résultats : la solution ne réside pas dans l'attente d'aides internationales pour réhabiliter des réseaux dont nous ne possédons pas la souveraineté, mais dans l'indépendance progressive d'eux, en construisant des alternatives décentralisées qui réduisent la vulnérabilité et élargissent la marge de décision.

Cela commence par l'énergie. La dépendance à un réseau électrique centralisé géré politiquement avant d'être géré techniquement rend toute la société prisonnière d'une seule décision. En revanche, la production décentralisée d'énergie par des systèmes solaires et des réseaux miniatures ouvre une perspective différente. Le coût de ces systèmes a diminué mondialement de plus de 80 % au cours de la dernière décennie, et le système domestique moyen recouvre son coût en deux à trois ans. Le paradoxe est que la facture par laquelle nous finançons la dépendance peut se transformer en investissement qui offre aux ménages un minimum de sécurité énergétique.

Mais le piège de l'abondance illusoire s'illustre clairement dans le secteur pétrolier. Le citoyen palestinien souffre, de temps en temps, d'une pénurie soudaine d'approvisionnement, qui se répercute directement sur le transport, la production, et les prix des biens essentiels. Ces crises ne sont souvent pas liées à l'absence de carburant sur les marchés régionaux, mais à l'absence d'un stock local stable capable d'absorber les chocs. Et malgré les discours sur des plans de construction de réservoirs pétroliers, la réalité demeure basée sur un modèle qui dépend de flux continus sans réserve réelle.

Dans ce modèle, la vie des gens se transforme en un état d'attente permanent : attendre un camion, une approbation, ou l'ouverture d'un passage. Tout retard dans l'approvisionnement, quelle que soit sa brièveté, engendre une crise immédiate car la marge de sécurité est pratiquement inexistante. Le problème ici n'est pas purement technique ou financier, mais structurel. Posséder un stock signifie avoir un minimum de stabilité et de décision, ce que le cadre actuel ne fournit pas.

Et cette logique s'applique également au gaz. Il n'existe pas de véritables réserves stratégiques de gaz, mais de petits réservoirs opérationnels suffisants pour quelques jours. Tout dysfonctionnement de l'approvisionnement se répercute immédiatement sur les foyers, les boulangeries et les hôpitaux. Une fois de plus, le gaz est disponible dans la région, mais il n'est pas accessible comme un outil de sécurité, car le stockage lui-même fait défaut.

Et l'image de l'abondance illusoire ne serait pas complète sans s'arrêter sur le "cash pléthorique" dans les banques palestiniennes. Sur le papier, la situation semble rassurante : les dépôts des clients dans les banques palestiniennes ont dépassé les vingt et un milliards de dollars, un chiffre qui reflète une forte liquidité. Mais cette abondance, tout comme l'abondance énergétique, est une abondance contrainte. Une grande partie de cette liquidité ne se transforme pas en investissement productif ou en infrastructure autonome, mais reste cantonnée au système bancaire, cherchant la sécurité dans une économie qui manque d'outils de décision.

En revanche, les estimations indiquent que la consommation de carburant des territoires palestiniens dépasse un milliard de litres par an. Nous avons un grand marché de l'énergie en termes de demande, mais il fonctionne sans un stock stratégique stable, rendant le carburant soumis à des importations instantanées, ce qui le rend sujet à des coupures lors de toute crise. Encore une fois, une abondance chiffrée, mais une fragilité dans la réalité.

L'énergie, le pétrole, le gaz, et le cash ne sont pas des files séparées, mais différentes expressions d'un seul modèle : abondance dans la forme, et fragilité dans le contrôle. Électricité disponible mais susceptible d'être coupée, carburant proche mais non garanti, et liquidités élevées mais non utilisées. Dans chaque cas, le problème n'est pas l'absence de fournisseur, mais l'absence de clés.

En fin de compte, l'indépendance du réseau ne signifie pas l'isolement du monde, mais le réajustement de la relation avec lui. Être une partie du système et non des otages de celui-ci. Le vrai problème n'est pas que nous soyons pauvres en ressources, mais que nous soyons pauvres dans le contrôle de ces ressources. Et nous ne voulons pas d'une nouvelle abondance, mais de clés. Quand nous les aurons, l'abondance se transformera d'une illusion... en une réalité viable.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.