Le récit... l'autre arme du colonialisme
Articles

Le récit... l'autre arme du colonialisme

 En 1964, Nelson Mandela se tenait devant le tribunal de Pretoria, accusé de terrorisme, de sabotage et de tentative de renversement du régime, tandis que le gouvernement de l'apartheid se présentait au monde comme le défenseur de la loi et de la stabilité. Trois décennies plus tard, Mandela sortit de prison pour devenir le premier président démocratiquement élu d'Afrique du Sud, évoluant de "terroriste" dans le récit officiel à symbole mondial de la liberté. Les faits demeurent inchangés, mais le récit a changé, révélant que le discours officiel n'était qu'un outil du système raciste pour criminaliser la résistance des victimes et justifier la violence de l'État.


Depuis le début de la révolution algérienne en 1954, l'administration coloniale française a persisté à qualifier les hommes du Front de libération nationale de terroristes et de voleurs de route, tandis qu'elle présentait ses vastes opérations militaires comme des missions de maintien de l'ordre et de rétablissement de la sécurité. Le conflit ne se limitait pas à la lutte pour le contrôle du territoire, mais s'étendait également à la maîtrise de la langue même, l'autorité coloniale cherchant à dépouiller la résistance de sa légitimité, transformant le colonisateur en protecteur, et le propriétaire de la terre en source de danger. Après l'indépendance de l'Algérie, le récit officiel s'est effondré tandis que les faits témoignaient que la lutte pour la libération était aussi une bataille pour la vérité.

Ces expériences ne sont pas des exceptions dans l'histoire, mais révélatrices d'une règle qui a accompagné la plupart des projets coloniaux, car le conflit ne portait pas seulement sur la terre, mais aussi sur le récit qui en explique ce qui s'y passe. 

Il est probable que ce qui s'est passé à "Tel" n'était pas simplement une attaque sanglante ayant coûté la vie à quatre citoyens palestiniens, mais a une fois de plus révélé le visage caché du conflit, celui de la lutte pour le récit. Pendant que le sang palestinien était encore sur le sol, la majorité des médias israéliens officiels traitaient l'événement comme si les victimes palestiniennes n'existaient pas. Les noms des martyrs étaient absents, les images des blessés étaient manquantes, et l'incursion du village palestinien et les agressions et actes de violence qui l'avaient précédée étaient omis, ne laissant dans la scène qu'une seule phrase répétée de manière frappante : opération armée palestinienne.
Ce réductionnisme n’était pas simplement un choix rédactionnel ou professionnel, mais une construction délibérée d'un récit commençant au moment où le palestinien intervient ou tente de se défendre, tandis que tout ce qui a précédé de terrorisme exercé par les colonisateurs contre les populations palestiniennes est effacé. Lorsque le contexte est omis, que la victime est absente, et que les causes sont masquées, ce qui demeure n'est pas la vérité, mais un récit incomplet présenté au public comme étant la vérité entière.

Ce qui est le plus dangereux dans le projet colonial, c'est qu'il ne cherche pas seulement à contrôler la terre, mais aussi à monopoliser la définition de la réalité elle-même. Le contrôle ne se complète pas uniquement par des fusils et des bulldozers, mais par la capacité à déterminer qui est la victime, qui est l'agresseur, qui a le droit de parler, et qui est contraint au silence. Ainsi, les médias se transforment en un front parallèle au conflit, utilisant langage et terminologie autant que la force sur le terrain.

Cette pratique n'est pas nouvelle dans l'histoire coloniale, car chaque projet colonial a compris que la seule force militaire ne suffirait pas à maintenir le contrôle. L'occupation nécessite toujours un récit qui lui confère une légitimité politique et morale, même si cette légitimité repose sur le déni de l'existence de la victime ou son dépouillement de son humanité. C'est pourquoi il ne se contente pas de produire des faits, mais travaille aussi à produire leur interprétation, car le contrôle de l'interprétation de l'événement est aussi important que le contrôle de l'événement lui-même.

Ignorer l'incursion des villages palestiniens, passer sous silence les exactions des colonisateurs, et manquer les martyrs et les blessés palestiniens n'est pas un parti pris médiatique, mais un choix rédactionnel qui façonne une conscience collective basée sur l'effacement des palestiniens de la scène. Ils ne sont visibles que lorsqu'ils doivent être présentés comme source de menace, tandis que lorsqu'ils sont victimes, leur présence s'efface des titres, comme si leur vie ne méritait pas d'être racontée.

Il est sans doute plus dangereux dans le colonialisme non seulement d'occuper la terre, mais de chercher continuellement à contrôler la conscience. Il n'impose pas seulement les faits par la force des armes, mais travaille également à imposer son interprétation de ces faits, de manière à ce que l'agresseur devienne celui qui détient le récit, et que la victime soit à chaque fois tenue de prouver qu'elle est victime. La brutalité ne commence pas lorsque le colonisateur envahit un village palestinien, ni ne se termine lorsqu'il tire sur des civils, mais s'étend à la tentative de monopoliser la vérité elle-même, en effaçant le palestinien de la scène, et en réduisant le crime à un moment de réponse, tandis qu'elle efface les heures, les jours et les années qui ont précédé de meurtres, d'incursions, de terrorisme et d'occupation de la terre. C'est une tentative de transformer la force en source de vérité, comme si celui qui détient l'arme détenait automatiquement le droit de définir la réalité.

De ce fait, la bataille du palestinien n'est pas uniquement une bataille pour la terre, mais aussi une bataille pour le sens. L'occupation sait que le récit qui s'établit dans la conscience de l'opinion publique est tout aussi important que le contrôle des collines et des routes. Si elle réussit à présenter le colonisateur comme "civil", et le palestinien comme "menace", et à décrire l'incursion des villages comme un événement anodin, tout en présentant toute réponse palestinienne comme le début de l'histoire, elle a alors arraché à la victime son droit au récit avant de lui enlever son droit à la terre. Ici, la langue devient une partie intégrante du système de pouvoir, et le choix des termes devient un acte politique par excellence, car les mots ne décrivent pas seulement la réalité, mais la reformulent dans l'esprit des gens.

C'est pourquoi les termes ne sont pas innocents. La différence entre dire : "des colonisateurs ont envahi un village palestinien", et dire : "des affrontements ont éclaté", ou entre mentionner que "quatre palestiniens ont été martyrisés", et se limiter à parler d'"une opération palestinienne", n'est pas une différence linguistique, mais une différence dans la distribution de la responsabilité politique et morale. La langue ne transmet pas seulement la réalité, mais détermine aussi qui en assume la responsabilité dans l'esprit du récepteur.

Ignorer les martyrs palestiniens, ne pas mentionner les blessés, omettre l'incursion des villages, et répéter la phrase "opération armée palestinienne" sans contexte, ne représente pas seulement un parti pris médiatique ou une carence professionnelle, mais est un mécanisme de reproduction d'un récit qui accorde légitimité à la force et la lui refuse à la victime. C'est une tentative de réorganiser les faits afin que le palestinien apparaisse toujours dans la position de l'accusé, tandis que l'acte colonial qui a précédé l'événement et qui l'a préparé est masqué. En ce sens, le contrôle du récit n'est pas moins dangereux que le contrôle de la terre, car celui qui monopolise l'interprétation des événements s'approche également de la monopolisation du jugement moral sur ceux-ci, et donc d'influencer les positions de l'opinion publique et des décideurs.

Par conséquent, documenter les faits et raconter l'histoire dans son entier n'est pas seulement un acte journalistique, mais un acte de résistance contre l'effacement et les tentatives de suppression de l'image et de la mémoire. Le récit fondé sur les faits n'est pas une propagande contre, mais une défense de la vérité face aux tentatives de la réduire. Si l'occupation s'efforce d'imposer des faits en géographie, elle cherche également à imposer des faits en conscience, de sorte que le récit qu'elle construit devienne la seule référence pour comprendre ce qui s'est passé. C'est pourquoi la protection de la vérité devient une partie intégrante de la protection des droits, car la victime qui se voit dérobée de son récit devient plus susceptible de voir ses droits également volés.

Ce qui s'est passé à Tel rappelle que le palestinien ne fait pas face à un seul combat, mais à deux combats indissociables : un combat pour la terre pour protéger son existence, et un combat pour la vérité pour protéger son récit. Alors que le premier se livre sur le terrain, le second se livre dans les médias, dans le document, dans l'image, et dans la parole, car c'est en fin de compte un combat pour la mémoire, et pour le droit des victimes à ne pas être effacées deux fois : une fois par les balles, et une fois par l'oubli.

Pour cela, ce que la narration coloniale cible en premier lieu, c'est la mémoire. Lorsque les noms des victimes sont effacés, que les événements sont rétrécis, et que la séquence des faits est réarrangée, ce n'est pas seulement un article de presse qui est falsifié, mais une mémoire publique qui pourrait se transformer avec le temps en une "vérité" ancrée dans l'esprit des générations qui n'ont pas été témoins de l'événement. Ainsi, la bataille de la documentation devient une partie intégrante de la bataille pour protéger la mémoire nationale.

Et il pourrait être plus dangereux pour un peuple vivant sous occupation, non seulement de voir sa terre volée, mais aussi de voir son histoire volée. La terre peut être recouvrée, mais la vérité, si elle est laissée au récit façonné par le plus fort, devient plus difficile à recouvrer. C'est pourquoi défendre le récit n'est pas un luxe médiatique, mais une défense du droit lui-même. Celui qui réussit à effacer la victime de la mémoire s'approche beaucoup de l'effacement de ses droits de la conscience humaine. C'est ainsi que la bataille du palestinien restera deux batailles inséparables : une bataille pour récupérer la terre, et une bataille pour protéger la vérité, car l'occupation commence par le contrôle de la géographie, mais ne se complète que si elle réussit à dominer la conscience.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.