Grenade n'est pas la dernière... Quand les villes ouvrent leurs portes aux ennemis..
Articles

Grenade n'est pas la dernière... Quand les villes ouvrent leurs portes aux ennemis..

Il n'y a pas de plus grande cruauté que d'attendre le fond, pour découvrir que le fond n'est plus la fin de la chute, mais un pays temporaire, et que le gouffre lui-même s'agrandit chaque jour avec de nouveaux visages qui se sont habitués à la dégringolade jusqu'à perdre la capacité de distinguer entre survie et adaptation à l'effondrement... La question n'est plus quand les crises prendront fin, mais comment l'effondrement est devenu un mode de gestion de la vie, et comment la défaite est passée d'exception à réalité permanente, et d'une blessure temporaire à un système complet qui reforme la conscience avant de reformer la géographie. Là, aux confins des villes fatiguées, se tiennent les détenteurs de décrets distribuant des instructions au nom de la sagesse, tandis que les gens attendent sur les quais, observant les cortèges du pouvoir passer avec fracas, portant dans leurs poitrines des cris remis à plus tard, découvrant que la langue elle-même ne dit plus ce qu'elle disait, et que les concepts ont été réorganisés selon la logique de la force, de sorte que le compromis devient réalisme, le silence responsabilité, la peur sagesse, et l'opposition une déviation du consensus...

Et l'oppression a de nombreux visages, mais le plus amer est qu'elle se transforme en habitude, et que les gens s'y accoutument jusqu'à cesser de lui résister... Car l'oppression ne commence pas lorsque des chaînes sont imposées aux mains, mais elle débute lorsque des chaînes sont imposées aux esprits, et lorsque l'homme se convainc qu'il n'y a aucune utilité à poser des questions, et que le maximum qu'il peut faire est d'attendre ce que veulent bien offrir les nouveaux décrets. À ce moment-là, la patrie ne devient plus un espace de liberté, mais se transforme en une longue salle d'attente, et le citoyen n'est plus un partenaire dans la fabrication de son destin, mais un témoin du destin fabriqué par d'autres...

Aucune ville n'a chuté à travers l'histoire parce que ses murs étaient moins hauts que ceux de ses ennemis, mais à cause de quelque chose qui s'est effondré en elle avant que ses murs ne s'effondrent. Les villes n'ouvrent pas leurs portes aux étrangers en un seul jour, mais les ouvrent progressivement, lorsque rester au pouvoir devient plus cher que de rester attaché à la patrie, et lorsque les certitudes se transforment en papiers de négociation, et la souveraineté devient un point négociable, et que le temps devient la seule marchandise que les gouvernants achètent, pensant que l'histoire pourra leur accorder un délai supplémentaire...

C'est pourquoi, l'histoire est plus fidèle que la politique. Elle n'a pas écrit que Bagdad est tombée le jour où les Mongols y sont entrés, mais elle nous informe que sa chute a commencé le jour où la division l'a rongée, et le jour où les décideurs se préoccupèrent des luttes de palais plus que de la protection de l'État. Et Constantinople n'était pas simplement une ville envahie par des armées, mais une ville qui avait déjà été épuisée par des conflits jusqu'à perdre sa capacité à résister. Quant à Grenade, elle n'était pas seulement le dernier bastion des musulmans en Andalousie, mais la dernière leçon dont la nation n'a rien appris...

À Grenade, la chute n'était pas une surprise, mais est survenue après des années de luttes entre les princes des factions, et après une longue série d'alliances conclues avec l'ennemi sous le slogan de la préservation des trônes. Chaque prince croyait qu'il était plus astucieux que l'histoire, et qu'il pouvait utiliser son ennemi pour vaincre son rival, ignorant que l'ennemi n'entre pas dans les villes en tant qu'allié, mais y entre en tant que maître... Et lorsque le jeu a pris fin, il ne restait de ces alliances que des portes ouvertes, des murs vides, et une ville prête à remettre ses clés...

Abu Abdullah al-Saghir se tenait sur la colline surplombant l'Alhambra, et il ne pleurait pas les pierres du palais, mais il pleurait une longue illusion nommée possibilité de survie par le compromis. Ses larmes étaient un aveu tardif que les villes ne se perdent pas au moment où se lève le drapeau de l'étranger, mais se perdent au moment où leurs habitants se convainquent que le compromis peut les protéger de la défaite. Depuis ce jour, Grenade n'est plus simplement une ville dans les livres d'histoire, mais elle est devenue une métaphore qui se répète chaque fois qu'une nation décide d'échanger la résistance contre la marchandisation, les certitudes contre des accords, et la dignité contre des garanties que ceux qui les possèdent ne peuvent honorer.

C'est pourquoi, Grenade n'est pas un souvenir lointain, mais un miroir suspendu devant chaque ville croyant que l'histoire a changé, et que ses lois ne fonctionnent plus... L'histoire ne se répète pas, mais elle répète les mêmes lois... La loi de la division, la loi de l'asservissement, et la loi de l'illusion selon laquelle l'extérieur protégera ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes...

Lorsque nous regardons notre réalité arabe, nous n'avons pas besoin de beaucoup d'imagination pour découvrir que les villes continuent à avancer sur le même chemin. Beyrouth, qui était autrefois un phare de résistance, de culture et de pensée, s'est transformée avec le temps en une place où se croisent les volontés des autres, devenant alors une décision nationale distribuée entre plusieurs capitales, tandis que l'État cherche son identité parmi des cartes d'influence, tandis que le citoyen paie le prix de conflits dans lesquels il n'était pas partie prenante. Ce n'était pas que Beyrouth avait perdu son âme, mais que le nombre d'accords externes était plus grand que la capacité de l'intérieur à produire un projet national commun... Et Damas, la ville qui était autrefois le cœur de l'Orient et la capitale d'une des plus grandes civilisations, a été épuisée par de longues années de guerre, de division et d'interventions externes, jusqu'à ce que parler de souveraineté devienne plus complexe que parler de reconstruction. Ce n'est pas une ville qui est tombée, et il ne serait pas juste de réduire son histoire à cela, mais elle porte aujourd'hui le fardeau d'une période difficile, nous rappelant que les villes où la volonté nationale recule au profit de l'équilibre des forces régionales et internationales nécessitent beaucoup de temps pour retrouver leur décision libre... Et la mention de Beyrouth ou de Damas n'est pas pour annoncer des fins, car l'histoire ne s'écrit pas par révélation, mais selon des règles. Cependant, l'histoire nous enseigne aussi que les villes qui abandonnent leur décision, ou qui permettent que leur avenir soit dépendant de la volonté des autres, entrent dans une zone à haut risque, où récupérer la souveraineté devient beaucoup plus difficile que de la perdre. S'appuyer sur l'extérieur ne construit pas des nations, de même que négocier avec la force ne garantit pas la survie des États si leurs fondations intérieures s'érodent en silence... En contraposant ces images, Jérusalem reste une exception différente. C'est la ville qui a subi toutes les formes d'occupation et d'essais de changements d'identité, et pourtant elle n'a pas abandonné sa mémoire. Sa force ne résidait pas dans l'équilibre militaire, mais dans son attachement à son sens, c'est pourquoi elle demeure présente dans la conscience, car les villes ne vivent pas en fonction de ce qu'elles possèdent d'armes, mais en fonction de ce qu'elles possèdent de certitudes.

Le plus dangereux pour les nations n'est pas seulement l'occupation, mais le mélange des concepts. Lorsque le recul devient un accomplissement, la concession une habileté politique, la reddition une sagesse, et la résistance une aventure imprévue, alors la défaite aura réalisé l'une de ses plus importantes victoires... la victoire sur la conscience. Et quand la conscience se perd, toutes les lignes deviennent effaçables, et les certitudes se transforment en opinions, et la zone grise s'assied sur le trône de la scène jusqu'à ce que personne ne puisse distinguer le vrai du faux.

Ainsi, la chute des villes dans l'histoire n'a pas été le résultat uniquement de la force des envahisseurs, mais de la faiblesse de l'immunité interne. Lorsque les élites se disputent le pouvoir plus qu'elles ne concourent pour protéger la patrie, et lorsque le poste devient plus important que la terre, et que le fauteuil devient plus important que l'homme, les villes commencent à écrire leurs élégies alors qu'elles sont encore peuplées...

Ceux qui misent sur des accords fragiles oublient que la puissance ne donne pas la sécurité gratuitement, mais la donne pour un temps, puis en demande le prix multiplié. Ce qui semble aujourd'hui être une petite concession devient rapidement une nouvelle norme, puis se transforme après des années en une réalité que chacun doit reconnaître. Et ainsi les villes ne tombent pas d'un coup, mais au travers d'une longue série de reculs qui semblent, au départ, simples, jusqu'à ce que tout le monde découvre qu'il a atteint la fin sans s'en rendre compte... Et peut-être, c'est cela qui rend Grenade présente en tout temps. Ce n'est pas une ville perdue, mais une question permanente... Que se passe-t-il lorsque le gouvernant pense que sauver son trône est plus important que sauver sa patrie ? Que se passe-t-il lorsque les traités deviennent une alternative à la volonté, et que les accords deviennent une alternative aux certitudes, et que s'appuyer sur les autres devient une alternative à avoir confiance dans les peuples ? À ce moment-là, la chute ne devient pas un événement surprenant, mais la résultante naturelle d'un long chemin de déni... Et l'avenir ne se écrit pas par des prophéties, mais par ce que les nations fabriquent de leurs choix. Si les élites continuent à reproduire les crises, et si l'asservissement à l'extérieur reste une alternative à la construction de l'intérieur, et si les marchandises continuent au prix de principes, alors l'histoire n'aura pas besoin d'inventer de nouvelles lois, car elle se contentera de répéter les anciennes. Cependant, si les peuples retrouvent leur capacité à protéger leur conscience avant leurs frontières, s'ils s'accrochent à leurs certitudes sans fermer la porte à l'ijtihad, et redonnent honneur à l'idée d'un État basé sur la volonté de ses enfants et non sur les garanties des autres, alors les villes peuvent briser ce chemin, et prouver que l'histoire n'est pas un destin aveugle, mais une expérience dont apprennent ceux qui veulent apprendre.

Et le véritable question demeure... Ce n'est pas si Grenade a chuté, ni si Bagdad a brûlé, ni combien Beyrouth et Damas ont payé de prix, mais si nous sommes capables de lire ces miroirs avant de nous retrouver sur une nouvelle colline, à pleurer une autre ville que nous avons perdue par nos propres mains, et à répéter en retard les mots que l'histoire a prononcés il y a des siècles et que nous n'avons pas écoutés... Car Grenade n'était pas la dernière, et ne sera pas la dernière, tant qu'il y a dans cette nation ceux qui croient que les villes sont mieux protégées par des accords que par la foi en elles, que la souveraineté se donne et ne se prend pas, et que la dignité peut être reportée à un autre rendez-vous. Mais l'histoire, ne connaît pas la complaisance, ne donne pas de certificats d'exemption, et ne change pas ses lois pour qui que ce soit. Elle se contente de placer des miroirs devant nous, puis nous laisse la liberté de les contempler... ou de les briser, et d'avancer vers une autre colline, où se tiendra un nouveau Abu Abdullah, pleurant une nouvelle ville, tandis que les étrangers continuent d'entrer par les portes que nous leur avons ouvertes de nos propres mains.
 

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.