Cinquante milliards au bord du précipice
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Cinquante milliards au bord du précipice

Dans le monde de l'économie, les grandes crises ne viennent pas toujours de là où les gens les voient.

Parfois, elles viennent d'un vaisseau que personne ne voit, car il fonctionne dans le silence, et parce que tout le monde s'est habitué à ce qu'il donne son flux sans interruption. Et lorsque ce vaisseau est menacé, les cloches ne sonnent pas, les gros titres ne s'affichent pas, et les décideurs ne se réunissent pas dans des salles de crise. On se contente de déclarations, et les questions difficiles sont renvoyées à un autre moment.

C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui avec le dossier des relations bancaires entre les banques palestiniennes et le système financier israélien. Cinquante milliards de shekels passent chaque année par ce canal, commerce, importation, transferts et liquidités quotidiennes. Chaque fois que ce dossier est évoqué, il est classé comme une affaire technique ne concernent que les banquiers. Mais la réalité incontournable est la suivante : lorsque ce canal s'arrête, ce n'est pas seulement le système bancaire qui s'arrête - c'est l'économie qui s'arrête.

Et la question qui doit être posée aujourd'hui, avant qu'elle ne nous soit imposée demain, est une seule : avons-nous un plan alternatif ?

Les relations bancaires peuvent sembler une affaire technique ne concernant que les banquiers et les comptables, mais la réalité dit le contraire. Cette relation entre les banques palestiniennes et le système financier israélien permet à l'importateur de payer pour ses marchandises, au travailleur de recevoir son transfert, et à l'entreprise de gérer ses liquidités quotidiennes. Lorsque ce canal se bloque ou se restreint, ce ne sont pas seulement les banques qui s'arrêtent, mais toute l'économie ralentit.

Les chiffres révèlent l'ampleur de cette vulnérabilité ; près de 53 milliards de shekels ont été réglés par ces canaux en seulement un an, alors que les actifs du secteur bancaire palestinien dépassent 24 milliards de dollars, les dépôts sont d'environ 20 milliards, et les facilités de crédit plus de 11 milliards. En plus de cela, un surplus de liquidités en shekels s'accumule au sein du système bancaire dépassant 16 milliards de shekels, qui ne trouvent pas leur chemin vers le règlement en raison des canaux limités disponibles. Ce ne sont pas des chiffres techniques froids, mais une image d'une économie dépendant d'un seul pont qui supporte toute une économie.

Et ce qui est encore plus important, c'est que l'interruption ou la restriction de ces canaux ne menace pas seulement les transferts bancaires, mais menace également la capacité de l'économie palestinienne à gérer le commerce extérieur. La plupart des importations palestiniennes proviennent d'Israël ou y passent, et la majeure partie des transactions commerciales quotidiennes se fait en shekels. Donc tout désordre dans les canaux de règlement ne signifie pas simplement un retard dans les transferts, mais peut aussi signifier une augmentation des coûts d'importation, une pression supplémentaire sur les prix et une baisse de la capacité des entreprises à planifier et à investir.

Pour le citoyen, les effets de la crise peuvent ne pas sembler évidents au début ; les distributeurs automatiques fonctionneront, et les comptes resteront ouverts. Mais l'impact réel s'immiscera par une autre porte : la hausse des prix des biens importés, la réduction du crédit disponible, et le ralentissement des transferts. Le secteur privé sait bien ce que signifie compliquer les opérations de règlement ; des coûts plus élevés, un cycle de capital plus lent, et des décisions d'investissement repoussées ou annulées.

Il suffit d'imaginer un importateur ayant besoin de régler un million de shekels pour une cargaison de marchandises. Tout retard dans le transfert ou augmentation des coûts de règlement signifiera un gel du capital pendant une période plus longue, une augmentation du coût du financement, et peut-être un retard dans l'arrivée des marchandises sur le marché. Dans une économie déjà souffrant d'un manque de liquidités, le temps devient un coût supplémentaire que le commerçant et le consommateur paient ensemble.

Mais la crise n'est pas, en son essence, une crise de chiffres, mais une crise d'absence de réponse à une seule question : qui est responsable de la construction du plan alternatif ?

L'Autorité monétaire palestinienne est l'entité réglementaire chargée de diriger ce dossier, et elle doit accélérer l'expansion du réseau de relations de correspondance avec des banques régionales et internationales, et établir une infrastructure pour les paiements numériques qui réduisent la dépendance vis-à-vis des canaux de règlement traditionnels. Les banques commerciales, pour leur part, sont appelées à diversifier leurs voies financières plutôt que de se contenter d'une seule voie, même si cela nécessite des coûts à court terme. Quant au gouvernement, il n'est pas suffisant de laisser ce dossier lié à des négociations techniques ; il doit trouver sa place dans les priorités de la diplomatie nationale et du travail économique.

Il existe des alternatives sur lesquelles bâtir, bien qu'elles nécessitent du temps et de la volonté. Élargir les relations avec les banques jordaniennes et du Golfe est possible, mais cela nécessite un meilleur dossier de crédit international et des garanties politiques pour rassurer les partenaires. Renforcer l'utilisation du dollar et de l'euro dans certains contrats commerciaux réduit la dépendance au shekel en tant que monnaie de règlement unique. La transition vers les paiements numériques est l'opportunité la plus réaliste à moyen terme, et la Palestine a connu un développement notable dans ce domaine, mais son utilisation dans le commerce extérieur reste en dessous des attentes.

Le secteur bancaire palestinien a prouvé au cours des dernières décennies une capacité exceptionnelle à résister aux crises politiques, économiques et sécuritaires. Mais ce que révèle la crise des relations bancaires aujourd'hui dépasse les limites du secteur bancaire lui-même ; elle révèle l'ampleur des liens entre la stabilité financière et la souveraineté économique, et entre la circulation quotidienne des fonds et la capacité de l'économie à perdurer.

Lorsqu'on dépend pour des dizaines de milliards de shekels par an d'un seul canal de règlement, la question va au-delà des simples arrangements bancaires ou de l'extension temporaire d'accords existants. C'est une question de capacité de l'économie palestinienne à gérer ses risques stratégiques et à construire de réelles alternatives pour l'avenir.

C'est pourquoi la discussion qui s'impose aujourd'hui n'est pas seulement de savoir comment surmonter la crise actuelle, mais comment éviter qu'elle se transforme en une crise récurrente. Les pays ne se mesurent pas seulement à leur capacité à gérer des crises lorsqu'elles surviennent, mais à leur capacité à se préparer à elles avant qu'elles ne se produisent.

Et que le décision de la Banque Discount israélienne d'abolir les services de correspondance pour cinq banques palestiniennes, ainsi que les menaces répétées du ministère des Finances israélien d'arrêter les garanties nécessaires pour maintenir ces relations, ne soit qu'un rappel que ce vaisseau n'est plus qu'une métaphore économique, mais est devenu un champ de bataille réel touchant la stabilité de l'économie palestinienne dans son ensemble.
Avant que le vaisseau ne s'arrête.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.