Le corps sous la surveillance des algorithmes : comment la technologie change notre relation à la santé ?
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Le corps sous la surveillance des algorithmes : comment la technologie change notre relation à la santé ?

SadaNews - À l'ère numérique, l'homme ne se contente plus de ressentir son corps pour évaluer son état de santé. Avant même de ressentir de la fatigue ou du bien-être, les montres intelligentes et les applications ont déjà analysé le rythme cardiaque, la qualité du sommeil, le niveau de stress et ont fourni des explications prêtes sur ce qui se passe à l'intérieur du corps.

Ainsi, le corps passe d'une expérience personnelle directe à un ensemble de chiffres, de graphiques et d'alertes, soulevant une nouvelle question : Vivons-nous nos corps comme nous les ressentons, ou comme les écrans nous les décrivent ?

Santé quotidienne à l'écran

Prendre soin de sa santé est devenu une pratique numérique quotidienne. Les appareils mobiles et les montres intelligentes suivent chaque mouvement, respiration et battement de cœur, et proposent des recommandations continues sur le sommeil, le sport et la nutrition.

Mais ces outils modifient la relation traditionnelle entre l'homme et son corps, car la confiance se déplace de la sensation subjective à la lecture numérique. Avec le temps, l'homme devient un intermédiaire entre son véritable corps et sa version numérique, qui fournit une interprétation constante de ce qu'il faut faire.

Intelligence artificielle s'approchant du diagnostic médical

Les dispositifs de santé ne se contentent plus de compter les pas ou de mesurer le sommeil, ils ont évolué vers un diagnostic précoce des maladies.

Les capteurs portables et les appareils domestiques connectés recueillent des données continues sur le corps et tentent de prédire les risques sanitaires avant l'apparition des symptômes. Cette transformation est commercialisée comme un passage d'une médecine qui traite la maladie après son apparition à une médecine qui anticipe le risque avant qu'il n'émerge.

Des milliards de dollars dans le corps

Cette évolution n'est pas seulement technique, mais aussi économique. La taille du marché des dispositifs médicaux portables devrait atteindre environ 40 à 45 milliards de dollars en 2024, avec des prévisions de dépasser 160 milliards de dollars avant la fin de la décennie actuelle.

Par ailleurs, le marché des technologies portables, en général, se dirige vers devenir l'un des plus grands marchés technologiques mondiaux, reflétant l'impulsion des entreprises technologiques et des fonds d'investissement vers ce secteur comme l'un des piliers de l'économie de l'avenir.

Entre conseils médicaux et diagnostic dangereux

Cependant, cette croissance rapide soulève des questions sensibles. Ces appareils fonctionnent selon des algorithmes développés par des entreprises commerciales, rendant floue la frontière entre le conseil santé et la décision médicale.

Des lectures inexactes peuvent donner à l'utilisateur un faux sentiment de sécurité ou provoquer une inquiétude excessive en raison d'alertes erronées, ce qui peut affecter des décisions sanitaires cruciales sans supervision médicale.

Qui possède vos données de santé ?

L'une des questions les plus préoccupantes est la propriété des données de santé. Les informations de santé sont parmi les données les plus sensibles, mais elles sont aujourd'hui collectées en dehors des institutions médicales traditionnelles et stockées sur des plateformes numériques mondiales.

Dans un contexte de législations variées entre pays, des inquiétudes émergent concernant l'utilisation de ces données à des fins commerciales ou de discrimination en matière d'assurance, d'emploi ou même dans l'évaluation de la "compétence sanitaire" des individus.

Un nouveau fossé numérique en matière de santé

La santé numérique révèle aussi une nouvelle forme d'inégalité sociale. L'accès à ces technologies est lié à des capacités financières et à une infrastructure numérique.

La technologie, qui est censée réduire les écarts de santé, pourrait devenir un facteur de leur élargissement, où certains bénéficient du luxe de la surveillance et de la prévention, tandis que d'autres restent en dehors de ce système ou utilisent des outils moins sûrs.

L'ironie est que la technologie censée habiliter l'individu pourrait générer une inquiétude permanente. La surveillance continue du corps rend l'homme excessivement lié aux chiffres, où tout petit changement devient une source de stress.

Le "taux normal" devient un standard rigide, bien que les corps humains varient naturellement d'une personne à l'autre.

La technologie devance le débat éthique

Le problème fondamental ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans l'absence de débat public sur les conditions de son utilisation et ses limites. Les avancées technologiques et les investissements économiques ont précédé la réglementation et les lois, ce qui fait de la santé numérique un champ de bataille entre la logique des soins de santé et celle du marché et du profit.

La technologie ne se contente pas de fournir de nouveaux outils, elle redéfinit ce que nous considérons comme normal, sûr et acceptable. Les appareils alimentés par l'intelligence artificielle interviennent dans nos décisions quotidiennes, redessinent les limites du corps, de la santé et de la vie privée, et imposent une nouvelle vision de ce que signifie "une meilleure vie".

Un test philosophique pour l'homme contemporain

En fin de compte, il ne s'agit pas seulement d'une question technique, mais d'une profonde question philosophique sur la place de l'homme à l'ère des données. Lorsque le corps et les soins de santé sont redéfinis par des algorithmes, le rôle de l'homme dans la prise de décision et la responsabilité change.

Le véritable défi n'est pas de posséder des outils plus intelligents, mais de préserver un espace humain pour la compréhension, le choix et la responsabilité. Ce qui est le plus dangereux dans cette transformation, ce n'est pas ce que la technologie fait au corps, mais ce qu'elle fait à la relation de l'homme avec lui-même et à sa signification dans un monde où les algorithmes avancent plus rapidement que notre capacité à les penser.

Source : Al Jazeera