L'asphalte ne ment pas
On ne peut pas considérer les fissures et les affaissements qui touchent les rues récemment ouvertes comme un dysfonctionnement technique ou un incident isolé. Cette interprétation simpliste convient à des rapports rapides, mais pas à une lecture sérieuse de la réalité palestinienne. Ce qui se passe dans la couche d'asphalte n'est rien d'autre qu'une manifestation matérielle d'effondrements plus profonds dans la structure de l'administration, le système de décision, et la philosophie de "l'accomplissement" qui est désormais mesurée par l'ouverture, et non par la durabilité.
Dans les sociétés normales, la rue est censée être l'un des éléments d'infrastructure les plus stables, car elle est le fruit d'une planification, d'une étude du sol, d'un calcul des charges et d'une supervision de l'exécution. En revanche, dans le cas palestinien, la nouvelle rue ressemble à un projet expérimental de courte durée, conçu pour résister jusqu'à l'heure de la photo officielle, puis laissé à la merci de sa réalité. La fissure ici n'est pas une surprise, mais le résultat logique d'un processus détraqué dans la hiérarchisation des priorités.
Le mal fondamental ne réside pas dans la faiblesse de l'asphalte, mais dans la fragilité de l'esprit qui le sous-tend. Nous vivons selon la logique "du résultat avant le processus", où la planification est résumée dans un document, la supervision dans une signature, et la responsabilité dans un silence tardif. Tout comme les rues sont construites sur un sol non traité, les politiques publiques sont basées sur des hypothèses non testées, et les projets sont lancés sans une structure institutionnelle capable de les protéger après leur ouverture.
Les élites palestiniennes dans tous ses secteurs en sont bien conscientes, mais elles y font souvent face comme à une chose ordinaire. L'affaissement dans la rue ressemble à un effondrement des normes de qualité, à une perte de confiance du public, et à une érosion lente du concept même de l’État. Chaque fissure est un petit certificat d'échec, mais lorsqu'elle se répète, elle devient un modèle, et lorsque le modèle est accepté, nous faisons face à une crise structurelle et non à une crise de projets.
On dit beaucoup de choses sur l'occupation, qui est sans aucun doute un facteur déterminant, mais cela n'explique pas à lui seul pourquoi les mêmes erreurs se reproduisent, et pourquoi des systèmes de contrôle rigoureux ne sont pas construits même dans les espaces disponibles. L'occupation restreint, l'occupation a été détruite mais elle n'impose pas la médiocrité dans notre performance. Qu'a à voir l'occupation avec l'affaissement du trottoir ou de la rue que nous avons inaugurée et célébrée ? L'occupation empêche-t-elle d'apprendre des échecs ?! Et ne s'oppose pas à une responsabilité intermédiaire transparente. Le véritable problème est que le discours de "l'exception palestinienne" est devenu une justification permanente pour le gel des normes.
Les nouvelles rues qui s'affaissent rapidement produisent un effet psychologique qui n'est pas moins grave que leur impact matériel. Le citoyen qui voit l'argent public s'effondrer sous ses pieds perd progressivement sa foi en l'idée de planification, en l'efficacité de la réforme, et en la véracité du discours officiel. Avec le temps, il ne réclame plus la qualité, mais se contente de ce qui existe, et coexiste avec la médiocrité comme si c'était un destin. C'est précisément ici que commence l'effondrement silencieux : lorsque la relation de la société avec l'idée d'amélioration possible se brise.
Le plus dangereux est que la fissure ne pousse pas à une révision radicale, mais à un nouveau "rafistolage". Les fouilles sont recommencées, un nouvel asphalte est versé, et le cercle se clôt sans réelle responsabilité : qui a planifié ? Qui a exécuté ? Qui a surveillé ? Et qu'est-ce qui va changer dans le prochain projet ? Ce comportement ne répare pas une route, mais approfondit la crise de l'administration et renforce la culture de l'impunité.
Au final, la rue est un texte politique et social écrit en asphalte. Soit elle exprime un esprit d'État qui pense à l'avenir, soit elle reflète un pouvoir qui sait seulement gérer l'instant. Dans le cas palestinien, les fissures disent clairement que le problème n'est pas dans la route, mais dans la manière.
A moins que "l'accomplissement" ne soit redéfini comme étant la capacité à résister et non un moment d'inauguration, nos nouvelles rues resteront anciennes depuis leur premier jour, et la réalité palestinienne continuera d'être reproduite : une surface brillante, une base fragile, et des fissures qui ne nécessitent pas d'experts pour être lues, mais du courage pour reconnaître ce qu'elles signifient.
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