La rhétorique sans action..
Articles

La rhétorique sans action..


Il n'y a guère de répit en Palestine, comme dans le reste du Mashreq, face aux vagues incessantes d'articles, de déclarations et d'appels à "la réforme", "au changement", "à la construction de l'État" et "au renouvellement de la pensée politique". Un flot ininterrompu de paroles sur la nécessité de moderniser la société, de lutter contre la corruption, de consolider l'État de droit, de mettre fin à la division, de donner le pouvoir aux jeunes et aux femmes, de réformer l'éducation, et de libérer l'économie de la dépendance. De grands slogans, qui se répètent depuis les débuts du projet national moderne, et qui se font plus pressants alors que la situation se détériore.

La tragédie paradoxale est que ces revendications, aussi valables soient-elles sur le plan théorique, semblent quasiment les mêmes depuis des décennies, tournant en rond sans fin. Les noms et les contextes changent, mais le discours reste prisonnier du même lexique : État, démocratie, transparence, justice sociale, dignité humaine. Mais la question la plus cruciale : comment y parvenir ? demeure la plus absente. Comme si les objectifs, par le simple fait d'être annoncés, possédaient une capacité magique à se réaliser d'eux-mêmes.

En Palestine, cette impasse se double de la lourdeur de l'occupation, de la division, et de l'impasse politique. Entre une autorité aux pouvoirs limités sous l'occupation et des autorités de fait imposant la logique des armes, le discours de réforme devient une sorte de luxe rhétorique, consumé dans des séminaires et des déclarations, sans trouver son chemin vers les fondations solides du pouvoir et de la société ensemble.

De temps à autre, nous recevons des déclarations élégamment formulées sur la "libération de la société civile", "la restauration de l'espace public", et "la construction d'une vigilance populaire". Un discours d'une grande clarté dans le langage, percutant dans le ton, mais qui reste suspendu dans l'air. Aucun discours sérieux sur les outils d'organisation, ni sur les rapports de force, ni sur le coût d'un affrontement avec le système d'intérêts profondément ancré, accumulé au cours de longues années d'économie de rente politique, d'emplois, d'aides, et de clientélisme.

La division palestinienne, à son cœur, n'est pas seulement un conflit sur la légitimité politique, mais elle exprime aussi un échec structurel à construire une société d'individus, indépendants dans leurs choix, capables de tenir leurs autorités responsables. Nous ne sommes ni une société collective soudée autour d'un projet national commun, ni une société d'individus libres au sens moderne. Nous sommes dans une zone grise : des groupes politiques fermés, des individus isolés, et une société civile assiégée par un financement conditionné, des lignes rouges, et des considérations sécuritaires.

Et avec l'absence d'outils de changement réel, une solution prête émerge : "Nous voulons un État civil". Une phrase correcte en soi, mais qui devient dans le contexte palestinien un slogan vague, qui ne répond pas à la question du pouvoir réel : qui détient le pouvoir décisionnel ? Qui détient les armes ? Qui détient l'argent ? Qui a la capacité d'imposer la loi ? Car l'État civil ne se construit pas avec des vœux pieux, mais en déconstruisant les systèmes de pouvoir non responsables, et en redéfinissant la relation entre le politique, le sécuritaire, et l'économique, et c'est là le tabou. L'aspect le plus préoccupant est que le vide résultant de l'échec du projet de l'État moderne ne reste pas un vide. Il est rapidement comblé par des formes alternatives de sectarisme : factionnel, régional, familial, idéologique, et parfois religieux fermé. Et là se cristallise une contradiction mortelle : nous brandissons des slogans de modernité, tandis que notre vie quotidienne est régie par la logique d'avant l'État.

La Palestine aujourd'hui ne souffre pas d'un manque de conscience, mais d'un surplus de conscience paralysée. Nous savons exactement ce que nous voulons : la liberté, la justice, la souveraineté, la dignité. Mais nous n'avons pas encore réussi à produire la structure organisationnelle et sociale capable de traduire cette conscience en force de changement. Entre l'occupation qui paralyse la politique, la division qui détruit l'unité de la société, et l'économie qui reproduit la dépendance, le sens même de la réforme s'érode.

La vraie question n'est pas : que voulons-nous ? Mais : comment changer ? Avec quels outils ? Aux dépens de qui ? Sans une réponse courageuse à ces questions, la réforme en Palestine, comme ailleurs, restera un beau discours moral... reporté à une date indéterminée.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.