Un passage reporté vers l'arrière de l'objectif : Abdallah Makssour écrit sa journée au Shin Bet
Divers

Un passage reporté vers l'arrière de l'objectif : Abdallah Makssour écrit sa journée au Shin Bet

SadaNews - En écrivant sur la Palestine, il y a toujours cette distance que l'écrivain s'efforce de maintenir entre lui et l'expérience, distance d'impartialité, distance d'observateur, distance d'historien. Mais Abdallah Makssour, le romancier et journaliste syrien, a choisi d'effacer toute cette distance dans son nouveau livre "Un passage reporté.. Un jour au Shin Bet", récemment publié par les Éditions égyptiennes-libanaises au Caire.

Son nouveau livre est un témoignage rédigé depuis l'intérieur même de la salle d'interrogatoire, au cœur du moment où le temps devient un instrument de pression et les questions des pièges. Dans ce texte, Makssour pénètre dans la zone la plus fermée de la géographie palestinienne, où la photographie est strictement interdite, et les détails sont gérés derrière une couche épaisse d'interdiction et de censure.

Témoignage de l'intérieur, sans espoir de l'extérieur

Dès les premières pages, l'écrivain place le lecteur en position de participation, et non de réception. Il précise qu'il a modifié certains noms et détails sensibles pour préserver la sécurité de leurs propriétaires, tout en s'engageant pleinement sur la véracité des faits. Cette reconnaissance précoce, qui peut sembler marginale, constitue en réalité un contrat implicite entre l'écrivain et le lecteur, établissant la confiance qui sous-tend le reste du texte.

L'expérience dans le livre ne commence pas à l'aéroport, ni au point de contrôle. Elle débute plus tôt, avec l'idée même du passage comme une obsession qui habite son auteur avant de se concrétiser dans la réalité. De là, le passage devient un concept complexe, où la question éthique se croise avec le désir personnel, et le droit d'accès à la Palestine avec le coût de cet accès. La Palestine, dans ce livre, n'est pas un toile de fond pour l'histoire. Elle est la question dont l'histoire émerge.

Les salles d'interrogatoire du Shin Bet, que Makssour décrit avec une précision remarquable, sont gérées selon une logique précise où le temps s'allonge jusqu'à devenir une punition, et les questions sont conçues avec un savoir-faire pour extraire ce qui dépasse leurs réponses immédiates, en décomposant le récit personnel du détenu et en le testant encore et encore. Et parce que l'écrivain ne se contente pas d'observer de loin, il pénètre au cœur de cette pratique linguistiquement, en la recomposant comme une structure quotidienne de l'autorité d'occupation, exercée calmement, sans besoin d'exhibition.

Cet endroit sous contrôle de l'occupation israélienne n'enregistre pas les moments tels quels, mais résume toute l'expérience dans la mémoire individuelle, à travers un récit qui porte le poids de transmettre ce qui est invisible, et laisse une empreinte profonde sur ceux qui y passent, et sur ceux qui essaient d'écrire à son sujet.

Démanteler la structure quotidienne de l'autorité d'occupation

"Un passage reporté.. Un jour au Shin Bet" offre un voyage personnel à l'auteur basé sur une lecture précise de la structure de l'autorité d'occupation telle qu'elle se manifeste dans les détails. En observant ce qui se passe dans les petits espaces, dans les procédures, dans l'attente, dans le langage utilisé, et dans la manière dont le moment palestinien est géré au pont de l'Ali.

Et cette observation donne au lecteur une compréhension plus profonde de la nature de l'expérience avec un style linguistique cohérent et profond, qui combine la précision journalistique avec un haut niveau littéraire. La phrase est soigneusement élaborée, portant une densité émotionnelle claire, se déplaçant avec un rythme étudié qui s'accorde avec la nature de l'histoire. Elle ne se contente pas de transmettre l'événement, mais le façonne, le redéfinit et lui donne une dimension supplémentaire. Elle se transforme en un espace de réflexion ouvert, où le particulier croise le général, et l'expérience individuelle s'entrelace avec les grandes questions.

Le livre présente une image précise de la vie palestinienne liée au seul point de contrôle terrestre qui la relie au monde. Ce qui est remarquable, c'est sa grande capacité à saisir ce qui se passe en dehors de l'image traditionnelle, en dehors de l'objectif, et en dehors des discours médiatiques directs. L'expérience n'est pas réduite à un moment culminant ; elle se compose d'un lent cumul de détails similaires dans leur cruauté, où la soumission quotidienne s'exerce calmement, sans besoin de spectacle. Et ce cumul confère au texte sa puissance, rapprochant le lecteur de l'expérience en tant qu'état de vie quotidienne, mais portant en elle une grande part d'exceptionnalité.

L'écriture comme architecture de la mémoire

Ce n'est pas la première fois que Makssour (né en Syrie en 1983) écrit sur des blessures ouvertes. Sa trilogie romanesque "Jours à Baba Amr", "Retour à Alep" et "La route de la douleur" est considérée comme l'une des premières œuvres traitant les détails de la guerre syrienne.

Il a également présenté dans son livre "Fils de la mer" un récit fragmenté de son expérience en prison et de son voyage à la recherche d'une patrie. Il a sept œuvres romanesques à son actif, ainsi qu'un livre théorique intitulé "L'architecture du sens" sur les techniques du récit journalistique.

Dans son entretien précédent avec Al Jazeera Net, à l'occasion de la publication de son roman "2003" sur l'invasion de l'Irak, Makssour a parlé de sa philosophie de l'écriture d'une manière qui éclaire "Un passage reporté" aujourd'hui. Il a déclaré que la littérature "ne fournit pas d'histoire, mais raconte la biographie de ceux que l'histoire n'écrit pas." Il a ajouté qu'il écrit sur des gens qu'il connaît avec toutes leurs contradictions et leurs destins qui "ne leur étaient pas attribués." Cette même philosophie se manifeste dans son nouveau livre, où le Palestinien qui traverse le point de contrôle chaque jour n'entre pas dans l'histoire officielle, mais entre dans le texte comme une mémoire vivante.

Makssour a souligné ce qu'il considère comme le plus grand défi dans l'écriture contemporaine : "le renouvellement dans le récit", "la proximité du langage quotidien", et "le dépassement de la réalité qui a précédé l'imaginaire".

Dans "Un passage reporté", il semble qu'il met ce défi en pratique. Sa phrase est soigneusement élaborée, porte une densité émotionnelle, et se déplace avec un rythme mesuré qui s'accorde avec la nature de l'histoire. Elle combine la précision journalistique et la création littéraire, de sorte qu'elle ne se limite pas à transmettre l'événement, mais le redéfinit et lui confère une dimension supplémentaire.

Source : Al Jazeera