Derrière les coulisses.. Que veut la France de sa nouvelle initiative au Liban ?
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Derrière les coulisses.. Que veut la France de sa nouvelle initiative au Liban ?

Sada News - Avec l’intensification des tensions militaires sur le front libano-israélien et la montée des inquiétudes concernant une transformation du conflit en guerre ouverte, la France a de nouveau proposé une nouvelle initiative diplomatique visant à contenir l’escalade.

Cependant, l’initiative qui a commencé à prendre forme au début de ce mois n’est pas seulement limitée à un arrêt de l’escalade militaire, selon ce qu’a annoncé Paris, mais s’étend également à la réorganisation de la situation politique et sécuritaire au Liban.

Alors que la diplomatie française parle officiellement "d’efforts pour éviter une dérive vers la guerre", des experts et des analystes estiment que l’initiative a des dimensions plus larges sur le plan politique et stratégique, dépassant ce que montrent réellement les déclarations publiques.

Pour éviter le chaos

Le président français Emmanuel Macron a proposé, samedi dernier, d'accueillir des pourparlers directs entre le Liban et Israël à Paris afin d'aboutir à un cessez-le-feu.

Après sa conversation avec le président libanais Joseph Aoun, Macron a déclaré : "Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher le Liban de sombrer dans le chaos". Il a également confirmé dans un tweet qu'"Israël doit saisir cette occasion pour commencer des discussions sur un cessez-le-feu et trouver une solution durable, permettant aux autorités libanaises de respecter leurs engagements envers la souveraineté du Liban".

Selon des sources diplomatiques européennes, l’initiative française comprend un renforcement de la présence de l’armée libanaise dans le sud et une extension du rôle des forces des Nations Unies au Liban (FINUL), dans le but d’éloigner une confrontation directe entre le Hezbollah et Israël.

Dans une déclaration en arabe et en français, Macron a critiqué spécifiquement les actions du Hezbollah, l’allié déclaré de l’Iran, appelant également Israël à "renoncer à son attaque à grande échelle et à cesser ses frappes aériennes intenses, en raison du déplacement de centaines de milliers de personnes causé par les bombardements".

Pour sa part, le représentant personnel du président français au Liban, Jean-Yves Le Drian, a estimé que l’intervention du Hezbollah dans la guerre du Moyen-Orient "place les intérêts de l’Iran en opposition aux intérêts des Libanais".

Le Drian a confirmé dans une interview sur France Inter que "la réponse israélienne a été exagérée depuis ce moment-là", considérant que "la responsabilité principale de ce qui se passe au Liban incombe au Hezbollah".

Face à l’ampleur de la crise à Beyrouth, Paris a annoncé par l’intermédiaire du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barreau, l’envoi de 60 tonnes d’aide humanitaire aux réfugiés fuyant le sud du Liban. La France se prépare également à fournir aux forces armées libanaises des dizaines de transporteurs de troupes blindés, selon Barreau.

Négociation ou normalisation ?

Il semble que ce qui apparaît dans les médias et les déclarations officielles ne reflète pas entièrement tout ce qui se passe dans les coulisses. Selon le professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Paris, Ziad Majed, cette initiative est "non officielle" jusqu’à présent et il existe des fuites révélant ce qui n’est pas dit publiquement.

Majed a déclaré dans un entretien à Al Jazeera que le premier objectif consiste à parvenir à un cessez-le-feu, puis à pousser vers le désarmement du Hezbollah par les institutions sécuritaires libanaises, notamment l’armée, tout en fournissant des garanties à Israël, où les opérations de désarmement seraient surveillées à l’échelle internationale, avec la participation de la France et des États-Unis.

Le troisième objectif concerne la création d’un nouveau cadre de négociation qui pourrait préparer le terrain pour des ententes plus larges entre le Liban et Israël, c’est-à-dire une forme de normalisation. Par exemple, en négociant sur la région frontalière pour décider si Israël se retirera directement de celle-ci ou si elle deviendra une zone tampon sans habitants.

Le ministère français des Affaires étrangères a confirmé qu"il n’existe pas de plan français" pour mettre fin au conflit entre le Hezbollah et Israël au Liban. Cette déclaration fait suite à la publication sur le site américain Axios d’un rapport prétendant que la France avait proposé un plan de fin de guerre incluant la reconnaissance du Liban d’Israël.

Le ministère a déclaré : "La France a soutenu l’ouverture des autorités libanaises à mener des négociations directes avec Israël et a proposé de les faciliter. Les parties seront les seules à définir l’ordre du jour de ces discussions".

Le démenti diplomatique français a suscité une réaction sur le site américain, où le journaliste et correspondant d’Axios, Barak Ravid, a écrit sur la plateforme X : "Il existe un plan français et le titre du document le souligne clairement. Le ministère des Affaires étrangères français ment".

Obstacles et défis

Consciente de l’importance stratégique du Liban dans la région, Paris ne cache pas qu’un conflit militaire prolongé pourrait entraîner l’effondrement du reste des institutions de l’État libanais, un scénario qui ouvrirait la porte à un chaos sécuritaire et politique difficile à contenir.

Dans ce contexte, le chercheur et analyste politique, Gérald Olivier, estime que Paris cherche à éviter que le Liban ne se transforme en champ de bataille régional dont les répercussions pourraient s’étendre à la mer Méditerranée et à l’Europe, notamment face aux inquiétudes croissantes concernant l’interruption des routes commerciales et énergétiques.

Olivier a confirmé à Al Jazeera que la France souhaite clairement retrouver son rôle traditionnel dans le dossier libanais après des années de recul de son influence au profit d’autres puissances régionales, sans exclure une normalisation des relations avec Israël - même indirectement - dans le cadre de grandes arrangements régionaux.

Malgré ce mouvement diplomatique français, le succès de l’initiative n’est pas garanti ; la complexité de la réalité politique libanaise et l’entrelacement des calculs régionaux peuvent rendre impossible la traduction de la proposition française en un accord concret sur le terrain.

Selon l’académicien Ziad Majed, ce qui pourrait retarder l’initiative est la volonté de la France de s’assurer d’une participation chiite dans la délégation libanaise - ce que souhaite toute autorité au Liban - afin que la décision apparaisse comme nationale, précisant que l’accent français repose sur des contacts avec le président de l’Assemblée nationale libanaise Nabih Berri pour qu’il accepte de participer, non pas personnellement mais par des représentants, afin de former ce qui ressemble à un consensus national autour des négociations.

Il a également mentionné qu’il n’existe aucune garantie quant à l’acceptation par Israël de se retirer du sud libanais, car elle refuse de cesser le feu avant les négociations, s’attendant à ce qu’Israël impose de nombreuses conditions pour retarder tout accord, sauf si cela se fait sous contrainte ou dans le cadre de lignes américaines imposant la paix et la coopération économique dans la zone frontalière.

Dans une région qui a l’habitude de voir des initiatives politiques se transformer en longs chemins de négociations et de tiraillements, la question reste ouverte : la France réussira-t-elle diplomatiquement à contenir l’escalade ou son initiative restera-t-elle une simple tentative de retarder un affrontement plus large ?

Source : Al Jazeera