Ce qu'il reste de notre humanité..
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Ce qu'il reste de notre humanité..

Toutes les visites ne se mesurent pas par le temps, et tous les lieux ne s'éclipsent pas lorsque nous les quittons. Il existe des endroits où l'on entre et d'où l'on sort en étant une autre personne, ne serait-ce qu'un peu. C'est ce qui s'est passé lors de ma visite aux villages d'enfants SOS à Bethléem. Je pensais, comme beaucoup, que j'allais dans une institution humanitaire portant des dossiers, des rapports et des statistiques sur les enfants privés de famille. Mais j'ai découvert dès le premier instant que j'allais à un examen humanitaire tranquille, dans un endroit qui redéfinit la signification de la famille, de la survie, et de ce que signifie rester humain malgré tout le mal que l'on subit.

Avant même de poser le pied sur le seuil, on imagine une institution semblable aux autres : bureaux, instructions, routine quotidienne froide. Mais on est surpris par quelque chose de totalement différent. Par le rire d'un enfant qui semble défier le monde, par de petits dessins accrochés aux murs, et par des jouets éparpillés qui n'expriment pas le désordre autant que la vie. Là, dans ce village fondé en 1968, on ne sent pas que l’on est dans un « centre d'accueil », mais dans une profonde tentative humanitaire de réparer ce que la vie a brisé dans des âmes innocentes qui n'ont connu de leur enfance que le nom.

Ce qui m’a frappé en premier, c’était ce douloureux contraste entre la légèreté des enfants et le poids de ce qu'ils portent en eux. Des enfants qui courent, rient et jouent, mais derrière chaque éclat de rire se cache une histoire de perte, de peur, de guerre ou d'absence. Certains d'entre eux viennent de Gaza, de Rafah plus précisément, des endroits où la guerre n'a laissé aucune pierre intacte et a blessé toutes les mémoires. Des enfants sortis des fumées et des décombres pour arriver dans une maison qui essaie de leur dire que le monde n'est pas que ruines.

À un moment donné, un petit garçon a saisi ma main sans préambule, comme s'il avait pris rapidement la décision intérieure que cette personne était sûre. Ce fut un moment apparemment simple, mais cela a ébranlé quelque chose de profond en moi. J'ai alors réalisé que les enfants ne testent pas les gens par des mots, mais par les sentiments. Un enfant ne demande pas votre position ou votre statut, ni vos opinions politiques, mais pose une question instinctive : allez-vous me blesser ou me rassurer ? Allez-vous rester ou partir comme tant d'autres ?
Une petite fille a beaucoup attiré mon attention. Elle était la plus jeune de ses frères et sœurs, arrivée au village à l'âge d'un an et huit mois, ayant des difficultés d'élocution et d'intégration. Peut-être que la guerre lui avait volé quelque chose de plus grand que sa capacité à parler ; elle lui avait volé son premier sentiment de sécurité. Mais des soins apaisants, une patience humaine et des câlins quotidiens l'ont progressivement réintroduite dans la vie. Elle va maintenant à l'école maternelle, partage les jeux des autres enfants, et rit sans crainte. Cela semblait être un petit miracle, mais c'est en réalité le résultat de l'amour lorsqu'il se transforme en travail quotidien silencieux.

Dans cet endroit, les miracles ne se font pas par des discours enflammés ni par de grands slogans. Ils naissent des petites choses que personne ne voit : une main qui caresse l'épaule d'un enfant effrayé, un suivi psychologique d'une petite fille qui a peur de dormir seule, ou une mère de substitution qui reste la nuit aux côtés d'un enfant malade jusqu'à ce qu'il se calme. Ici, le câlin devient une forme de résistance humaine contre la cruauté.

Ce qui a également éveillé ma réflexion, c'est que les villages d'enfants SOS ne considèrent pas l'enfant comme un "cas humain" nécessitant de la pitié. La pitié réduit l'être humain à sa faiblesse, tandis que cette institution essaie d'y voir ses potentiels, son avenir et son droit naturel à la vie. Ainsi, son rôle ne se limite pas aux soins, mais s'étend à la protection même de la famille contre l'effondrement, à travers un soutien économique, psychologique et social aux familles fragiles, car sauver un enfant commence parfois par sauver la maison à laquelle il appartient.

Depuis le début de la guerre à Gaza, ce rôle est devenu une nécessité existentielle. Des dizaines de milliers d'enfants et de familles ont eu besoin d'un soutien urgent pour retrouver un semblant d'équilibre au milieu de l'effondrement complet de tout ce qui est normal. Mais ce qui est le plus frappant, c'est que les travailleurs là-bas continuent leur mission tranquillement, loin du bruit et du spectacle. On dirait qu'ils croient que les actions humanitaires les plus sincères sont celles qui se font sans attendre d'applaudissements.

Lorsque j'ai quitté cet endroit, je n'avais pas le sentiment de pitié, mais plutôt une sorte de dure introspection. J'ai ressenti l'impuissance de l'homme face à cette quantité de douleur, mais j'ai aussi compris que reconnaître son impuissance n'est pas toujours une faiblesse ; parfois, c'est le début de la sincérité. Le pire que puisse faire un homme, c'est de s'habituer à la scène jusqu'à ce que la douleur devienne ordinaire pour lui.

Je suis ressortie de là en pensant que les enfants n'ont pas besoin de tout le monde, ni de grandes richesses, ni de longs discours sur les droits de l'homme. Ils ont besoin de quelque chose de plus simple et plus profond : se sentir en sécurité, trouver quelqu'un qui ne les laisse pas seuls, et se voir accorder le droit naturel d'être simplement des enfants.

Et peut-être pour cette raison, une partie de moi est restée là-bas, entre un dessin accroché à un mur, un rire d'enfant qui a défié la guerre, et une petite main qui cherchait une tranquillité temporaire dans un monde troublé. Là, j'ai compris que l'humanité ne se mesure pas à ce que nous disons de la compassion, mais à ce que nous faisons lorsque nous faisons face à la vulnérabilité des autres en face-à-face.

Note 1 : L'une des familles déplacées de la bande de Gaza - du village d'enfants SOS qui était à Rafah avant le déplacement, est composée d’un groupe d’enfants frères et sœurs biologiques (8 enfants - la plus jeune a 5 ans et le plus âgé a 13 ans).
Ils vivaient comme les autres enfants privés de famille dans le village de Rafah, mais lors du déplacement, ils ont été amenés à Bethléem, et leur père est décédé pendant la guerre après leur évacuation à Bethléem.

La plus jeune fille, arrivée à l’âge d’un an et huit mois, avait des difficultés d’élocution et d’intégration, mais avec un suivi spécialisé et des soins familiaux stables au village de Bethléem, elle s’est améliorée et va maintenant à l’école maternelle, participant à toutes les activités récréatives avec ses frères et les autres enfants.

Note 2 : Le village des enfants SOS à Bethléem a été construit en 1968 et compte aujourd'hui 131 enfants dans 24 maisons. Un autre village a été créé à Rafah en 2000 mais a été détruit pendant la guerre à Gaza en mai 2024. Les 68 enfants y ont été évacués vers Bethléem, et un camp SOS a été créé pour accueillir environ 90 autres enfants à l'intérieur de la bande de Gaza.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.