Folie organisée
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Folie organisée

"Dans la folie individuelle, il y a quelque chose de rare... mais dans les groupes, les nations et les époques, c'est la norme." Friedrich Nietzsche

Avec cette densité philosophique, on peut lire ce que vit le monde aujourd'hui non pas comme un désordre passager, mais comme un état structurel complet : une folie qui ne se produit pas en dehors du système, mais qui est produite à l'intérieur. Les crises ne sont plus une exception menaçant la stabilité, mais sont devenues un moyen de la gérer. Comme si le système international, dans sa phase actuelle, ne maintenait son existence que par la reproduction du déséquilibre, et en répartissant ses coûts sur les parties les plus faibles.

Depuis la fin de la guerre froide, il a prévalu une croyance selon laquelle le monde tend vers un modèle rationnel gouverné par des règles et des institutions. Cependant, cette conception était fragile car elle supposait l'existence d'un équilibre moral équivalent à l'équilibre des puissances. Ce qui s'est réellement passé est l'inverse : un système capable de gérer des intérêts a été construit, mais incapable de produire la justice. Avec la montée de nouvelles puissances et le déclin d'autres, nous sommes entrés dans une phase de « liquidité stratégique », où il n'y a plus de référence fixe, seulement un réseau d'intérêts en mouvement, changeant plus vite que la politique ne peut l'absorber.

Dans ce contexte, les guerres se sont transformées d'un échec de la politique en un outil de celle-ci. La guerre n'est plus un moment d'effondrement, mais un mécanisme de régulation. Dans la guerre russo-ukrainienne, les résultats ne se sont pas limités au champ de bataille, mais se sont étendus pour restructurer les marchés de l'énergie et de la nourriture, et redéfinir les alliances. Ainsi, dans la guerre de Gaza, où l'affrontement a dépassé ses frontières géographiques, pour devenir un test pratique de la crédibilité du système international dans l'application de ses normes.

Cependant, ce système ne s'effondre pas complètement, mais sélectivement. Il conserve sa rigueur quand il s'agit de grands intérêts, mais se relâche quand il s'agit des peuples vulnérables. C'est ici précisément que la Palestine se révèle non seulement comme une question politique, mais comme une fonction au sein de ce système : un lieu où les coûts du déséquilibre mondial sont transférés. Le Palestinien ne paie pas le prix d'un conflit local, mais le prix d'une incapacité internationale complexe — l'incapacité d'imposer la loi, de freiner la puissance et de protéger l'homme quand son existence entre en conflit avec les calculs d'influence.

À Gaza, la catastrophe n'est plus un événement exceptionnel, mais une condition permanente. La destruction n'est pas seulement le résultat d'une guerre, mais un mode de gestion. La vie quotidienne se transforme en un espace ouvert de reproduction de la tragédie, où l'homme est réduit à un numéro, et le temps est réduit à une attente entre deux frappes. Ce n'est pas simplement un échec humain, mais une expression d'une logique qui voit dans la prolongation de la crise un moyen de maintenir des équilibres plus larges.

Le plus dangereux, c'est que cette "folie organisée" ne se limite pas aux champs de bataille, mais s'étend à la structure de l'économie et de la politique mondiales. Les crises économiques s'accumulent, les populismes montent, et les institutions internationales perdent leur capacité d'influence. En Europe, longtemps présentée comme un modèle de stabilité, des transformations internes profondes révèlent une fragilité croissante. L'ascension et la chute de personnages comme Viktor Orbán reflètent une crise plus profonde concernant la capacité des systèmes à s'adapter aux pressions internes et externes.

Dans le même temps, de grandes puissances internationales se déplacent pour redéfinir leurs relations, non pas dans le but d'atteindre une stabilité durable, mais pour éviter le coût de conflits globaux. Le résultat n'est pas un système plus équilibré, mais un réseau plus complexe de crises imbriquées. Il n'est plus possible de séparer une guerre d'une autre, ou une crise de son contexte mondial. Tout est devenu interconnecté à tel point que tout déséquilibre à un point donné se répercute sur le reste du réseau.

Dans ce tableau, la Palestine acquiert une signification qui dépasse ses frontières géographiques. Ce n'est pas seulement la question d'un peuple en quête de liberté, mais un véritable test sur la nature du monde dans lequel nous vivons. Si ce monde est incapable de mettre fin à une tragédie aux contours clairement définis, documentée par le son et l'image, cela signifie que le déséquilibre n'est pas dans la capacité, mais dans la volonté.

La question n'est plus : qui est responsable de ce qui se passe ? mais : comment cela a-t-il pu devenir possible ? Comment les normes sont-elles devenues des outils sélectifs, les lois des textes dépourvus de force, et l'homme une variable secondaire dans les équations du pouvoir ? La réponse réside dans la structure même du système, qui ne considère plus la stabilité comme un objectif, mais comme un résultat temporaire de la gestion du conflit.

Enfin, le monde ne semble pas se diriger vers une explosion totale, mais vers un état continu de « instabilité gérée ». Un état où les crises sont reproduites périodiquement, de manière à rester sous contrôle, sans être résolues. Et à chaque cycle, le prix est payé par les mêmes parties.

Ici, se tient la Palestine. Non pas comme une exception, mais comme une règle. Pas comme une victime passagère, mais comme un miroir. Ce qui s'y passe ne révèle pas seulement la tragédie d'un peuple, mais la nature d'un système mondial qui a perdu son équilibre et cherche à survivre en généralisant son déséquilibre. Et si ce système n'est pas reconstruit sur des bases plus justes, alors la "folie" dont parlait Nietzsche ne restera pas une description philosophique, mais deviendra la réalité permanente que tous vivent — à des degrés divers, mais selon la même logique.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.