Qui gouverne l'économie palestinienne ? Le citoyen ou le bailleur ?
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Qui gouverne l'économie palestinienne ? Le citoyen ou le bailleur ?

La question la plus pressante dans l'économie palestinienne n'est pas combien de ressources nous avons, ni comment nous reconstruisons, mais une question plus profonde : qui gouverne la décision économique ? Le citoyen palestinien est-il l'autorité, ou est-ce que les politiques sont finalement formulées selon la logique du bailleur et du donateur étrangers ?

Dans toute économie normale, la gouvernance est supposée être un mécanisme reliant la décision publique à l'intérêt général. Autrement dit, les politiques économiques sont construites sur la base des besoins de la société et sont rendues responsables par le biais de ses institutions représentatives. Mais dans le cas palestinien, la gouvernance vit une paradoxale structurelle : des institutions existent, des lois sont écrites, des agences de contrôle sont établies, mais la référence ultime à la décision n'est souvent pas entièrement interne, mais répartie entre des considérations politiques extérieures, des conditions de financement, et des restrictions souveraines connues.

Les politiques économiques palestiniennes sont formulées dans un environnement extrêmement complexe : une occupation qui entrave le mouvement, une division politique, l'absence d'un conseil législatif efficace pendant de longues périodes, et une dépendance financière chronique à l'égard du financement extérieur. Dans ce contexte, le bailleur – de facto – se transforme en un partenaire non officiel dans la formulation des priorités, non pas parce qu'il impose ouvertement son agenda, mais parce que la structure même du financement crée automatiquement un rapport de force déséquilibré entre celui qui finance et celui qui décide.

Cette problématique devient claire lorsque l'on examine la structure du financement. La Palestine reçoit chaque année entre 3 et 3,5 milliards de dollars d'aides extérieures en moyenne ces dix dernières années, ce qui représente environ un tiers du produit intérieur brut, faisant d'elle l'une des économies les plus dépendantes de l'aide extérieure au monde. Le plus inquiétant est que cette dépendance n'est plus temporaire ou circonstancielle, mais s'est transformée en une structure permanente qui finance le cœur du système public lui-même.

Le montant des salaires du secteur public palestinien, qui s'élève à près de 2 milliards de dollars par an et couvre environ 180 000 fonctionnaires civils et de sécurité, dépend de 40 à 50 % du financement extérieur direct ou indirect. En ce sens, le bailleur n'est plus seulement un partenaire dans le développement, mais est devenu un partenaire dans la continuité même de l'État. La stabilité sociale est devenue conditionnée par des flux extérieurs qui ne sont pas soumis à la décision nationale, mais à des équations politiques et régionales changeantes.

La question ici n'est pas éthique, mais structurelle : lorsqu'une partie externe finance une grande partie du budget public, il est naturel qu'elle ait une influence sur l'orientation des dépenses, le type de projets, et les cadres d'évaluation. Le problème ne réside pas dans l'existence du financement, mais dans l'absence d'un cadre national clair qui transforme ce financement d'une référence de décision en un outil de soutien, d'un élément de direction en un élément d'autonomisation.

À Gaza, cette crise se manifeste de la manière la plus évidente. La reconstruction est discutée en termes d'argent et non de gouvernance. Qui va financer ? Combien sera payé ? Quand commencera l'exécution ? Mais la question absente est : qui va décider de la forme de la reconstruction ? Selon quelles priorités ? Et avec quelle responsabilité communautaire ? Sans un cadre de gouvernance national, l'aide se transforme en gestion d'une destruction à long terme, et non en une reprise économique durable.

Le secteur bancaire est un exemple clair de cette problématique complexe. Il existe des banques palestiniennes, techniquement solides, réglementées, et liées au système financier international, mais qui opèrent dans un environnement politique- économique qui limite leur rôle de développement. Il n'existe pas de cadre national liant la liquidité bancaire à des priorités économiques claires : emploi, production, justice géographique, ou protection des groupes vulnérables.

Cependant, le système bancaire palestinien détient des dépôts d'environ 21 milliards de dollars dans différentes devises, un chiffre énorme par rapport à la taille de l'économie. Mais le paradoxe est que moins de 15 % de ces dépôts sont dirigés vers de réelles investissements productifs, tandis que la majorité s'accumule dans des canaux de consommation, immobiliers, ou dans le financement de la dette publique. L'argent est là, mais sa décision est répartie entre la logique du marché, les conditions du bailleur, et les restrictions politiques, et non selon une vision de développement national complète.

À ce stade précis, la crise de gouvernance se révèle dans son essence réelle : l'absence d'une référence populaire à la décision économique. Une véritable gouvernance ne signifie pas seulement avoir des institutions, mais que ces institutions soient soumises à une responsabilité communautaire et que les politiques économiques soient mesurées par leur impact sur la vie des gens : opportunité d'emploi, coût de la vie, justice dans la distribution des ressources, et capacité de résistance.

L'absence de responsabilité est le nœud central. Lorsque des mécanismes de représentation efficaces font défaut, qu'il n'y a pas suffisamment de transparence dans les données, et pas de participation communautaire dans la détermination des priorités, les politiques économiques se transforment en décisions imposées d'en haut, même si elles sont motivées par de bonnes intentions. Le citoyen devient un réceptacle plutôt qu'un partenaire, un bénéficiaire plutôt qu'un acteur, un objet de la politique plutôt qu'un créateur de celle-ci.

La question ici est : est-il possible de restaurer la référence populaire à la décision économique dans ce contexte ?
La réponse réaliste ne réside pas dans le rejet du financement extérieur, ni dans sa diabolisation, mais dans la réorganisation de la relation avec lui. La solution ne commence pas par la coupure de l'aide, mais par la construction d'un cadre national clair qui définit les priorités avant l'arrivée des fonds et qui relie le financement à des objectifs opérationnels et de développement soumis à la responsabilité.

Restaurer la décision économique nécessite une nouvelle gouvernance financière basée sur trois principes clés :
Premièrement, la transparence des données financières, de sorte que les budgets, les programmes, et l'impact des dépenses publiques soient accessibles à la discussion publique et non réservés aux élites et institutions.
Deuxièmement, une véritable participation communautaire à la détermination des priorités économiques, en restaurant la valeur des institutions représentatives, des dialogues nationaux, et en liant les politiques aux besoins des gens et non seulement à des indicateurs de stabilité financière.
Troisièmement, relier la liquidité bancaire à l'économie réelle, et non à la consommation et à la dette, par le biais d'outils de financement destinés aux projets productifs, aux chaînes de valeur locales, et aux secteurs capables de créer de réelles opportunités d'emploi.

Dans ce sens, le financement extérieur devient un outil de soutien et non une référence de décision, les banques se transforment de simples gardiennes de dépôts en partenaires du développement, et la politique économique retrouve son sens en tant qu'expression de la volonté de la communauté, et non en réponse technique aux exigences extérieures.

Enfin, il n'est pas possible de construire une économie palestinienne durable si la référence à la décision reste extérieure à la communauté. Le financement est nécessaire, les banques sont importantes, et les institutions internationales sont des partenaires qu'on ne peut ignorer, mais la référence ultime doit être palestinienne : priorités palestiniennes, responsabilité palestinienne, et une vision économique qui émane de l'intérieur, et non des conditions extérieures.

La vraie question n'est pas qui finance l'économie palestinienne, mais qui la possède politiquement. Et tant que la gouvernance ne sera pas reconstruite sur la base que le peuple est la référence, l'économie palestinienne restera coincée entre la gestion d'une crise permanente et une souveraineté différée pour une durée indéterminée.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.