Gardien de but du monde
Dans le football, la fonction du gardien de but est claire et définie ; il se tient devant son but en essayant d'empêcher les buts de rentrer. En revanche, dans la politique internationale, Donald Trump a inventé une nouvelle fonction qui n'était pas connue auparavant : celle de gardien de but du monde entier. Un homme qui a décidé de se placer aux frontières de la planète, non pas seulement aux frontières des États-Unis, et de fouiller ceux qui entrent et sortent, déterminant qui mérite d'entrer sur le terrain et qui doit rester à l'extérieur.
Il est peut-être représentatif de la plus grande ironie que l'hôte des États-Unis pour la Coupe du Monde de football constitue le tableau le plus provocant dans ce contexte. La Coupe du Monde est la célébration la plus grande de la mondialisation populaire ; un immense festival humain qui rassemble des nations, des cultures, des langues et des religions sous un même toit. Trump, quant à lui, est l'un des symboles les plus marquants de la rébellion contre cette même mondialisation. Ainsi, la scène donne l'impression que le monde a décidé d'organiser un festival de l'unité dans la maison des plus célèbres promoteurs de la division.
Théoriquement, la Coupe du Monde devrait être une opportunité de célébrer les valeurs de l'ouverture, de la communication et de la compétition loyale. Mais cette fois, le tournoi arrive dans un pays dont le président mène une série de guerres ouvertes dans presque toutes les directions. Une guerre commerciale avec la Chine, des différends économiques avec l'Europe, des tensions avec le Canada et le Mexique, des pressions sur les institutions internationales, et des confrontations politiques et médiatiques sans fin. Même les universités américaines n'ont pas échappé à ces batailles quotidiennes qui sont devenues une partie du paysage politique américain. Comme si le monde entier avait été transformé aux yeux de Trump en un immense tournoi, mais où il n'est pas un héros, mais plutôt l'arbitre, le joueur, l'entraîneur et la commission de discipline à la fois.
L'ironie est que le football nous enseigne une leçon totalement opposée. Le succès dans le jeu ne repose pas sur l'isolement, mais sur la coopération. Une équipe ne peut pas gagner si chaque joueur décide de jouer seul. Un attaquant ne peut pas marquer sans une passe, et un défenseur ne peut pas tenir bon sans le soutien de ses coéquipiers. Même les stars les plus célèbres ont besoin d'une équipe qui les entoure. En revanche, dans la politique internationale contemporaine, il semble que certains dirigeants soient encore convaincus que le monde peut être dirigé avec l'état d'esprit d'un joueur unique qui conserve le ballon durant tout le match.
La plus grande ironie est que les États-Unis eux-mêmes ont contribué pendant de longues décennies à construire le système mondial qui sous-tend le commerce, le voyage et les échanges culturels. Ils se présentaient comme la terre des opportunités et la destination des aspirants de toutes parts du globe. Aujourd'hui, l'image de l'Amérique pour beaucoup est liée aux longues files d'attente devant les ambassades, aux interrogatoires prolongés dans les aéroports, à l'anxiété concernant les visas et les procédures de sécurité.
Certaines de ces inquiétudes peuvent sembler justifiées, car le monde est en effet plus troublé qu'il ne l'était il y a des décennies. Le terrorisme, la violence transfrontalière et la criminalité organisée ne sont pas des illusions politiques. Mais le problème commence lorsque la peur passe d'un moyen de protection à une philosophie de gouvernance. Et lorsque le soupçon à l'égard de l'autre devient la règle, plutôt qu'une exception.
La Coupe du Monde, au fond, repose sur une idée simple mais profonde : que les gens peuvent se rassembler malgré leurs différences. Des dizaines de milliers de supporters s'assoient côte à côte dans les gradins. Ils crient, chantent et sont en désaccord dans leurs encouragements, mais à la fin du match, ils retournent dans leurs hôtels et leurs maisons sans qu'aucun d'eux n'annonce une guerre contre un autre en raison du résultat d'un match.
Il est peut-être frappant de constater que les guerres modernes ne se limitent plus aux tanks et aux missiles. Il y a des guerres économiques, des guerres de l'information, des guerres électroniques, des guerres de récits, des guerres de tarifs douaniers, des guerres d'influence culturelle. Le monde vit un état d'engagement constant, comme si l'humanité était passée des grandes guerres mondiales à une nouvelle version moins sanglante parfois et plus épuisante dans la plupart des cas.
Au cœur de ce tableau, Trump se dresse comme l'un des principaux architectes de cette époque. Il ne parle pas seulement des adversaires, mais aussi des alliés. Il ne se contente pas de redéfinir les relations internationales, mais redéfinit le langage politique lui-même. Tout est négociable, tout accord est sujet à révision, et tout ami possible peut devenir un ennemi si l'intérêt l'exige. Mais le football a une étrange capacité à se moquer de tous ces calculs.
Lorsque le coup de sifflet commence, l'importance des discours politiques s'efface. Le supporter mexicain encouragera son équipe, le canadien fera de même, et l'américain aussi. Les rues seront remplies de drapeaux, de chansons et de rires. Des millions de personnes découvriront encore une fois que ce qui les unit est bien plus que ce que les bulletins d'information racontent de leurs désaccords.
C'est pourquoi la Coupe du Monde apparaît comme plus qu'un simple championnat sportif. C'est un rappel annuel renouvelé que l'humanité n'est pas un projet de conflit permanent. Et que la coopération n'est pas un signe de faiblesse, comme certains le pensent, mais une condition essentielle à la pérennité.
Et peut-être que la dernière ironie réside précisément ici. Pendant que les leaders du monde s'occupent de tracer de nouvelles lignes de séparation entre les peuples, le football vient dessiner un cercle au milieu du terrain, invitant tout le monde à y entrer.
Là, dans ce petit cercle, l'humanité semble plus rationnelle que la politique, plus sage que beaucoup de dirigeants, et plus capable de comprendre une vérité simple : que le monde n'est pas une forteresse nécessitant un gardien de but, mais un terrain qui a de la place pour tous.
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