Sur l'illusion du salut individuel
Dans un moment où l'odeur de l'essence se mêle à la peur et où le rugissement des voitures s'élevant devant les stations-service, la scène ne semble pas tant économique qu'existentialiste. Les files d'attente ne sont pas simplement une réponse à une pénurie de matériel, mais l'expression d'une inquiétude profonde qui s'insinue dans l'individu et l'amène à poser une question primitive : comment puis-je m'en sortir ? Ici, dans ce moment intense, naît ce que l'on pourrait appeler l'”illusion du salut individuel” : la croyance que le salut est possible sans les autres, et que le chemin vers la sécurité passe par le dépassement d'autrui, et non à travers eux.
Cette illusion n'est pas nouvelle. Au cœur de la philosophie moderne, nous trouvons chez Thomas Hobbes une vision sombre de l'homme dans l'état de nature, où “la guerre de tous contre tous” se déroule, et où la survie dépend de la force et de la peur. Dans un contexte différent, Jean-Paul Sartre avertit que l'homme, lorsqu'il est jeté dans un monde sans certitude, peut choisir de se replier sur lui-même, fuyant le fardeau de la responsabilité collective. Quant à Zygmunt Bauman, il décrit notre époque comme ”la modernité liquide”, où les liens se désagrègent et où l'individu devient un projet à part entière, cherchant à survivre dans un monde changeant dépourvu de constantes.
Cependant, ce qui se passe devant les stations-service traduit ces idées en une réalité tangible. La cupidité ici n'est pas seulement celle de ceux qui monopolisent ou augmentent les prix, mais dans ce moment précis où la peur se transforme en comportement collectif : chaque individu essaie de remplir davantage, de devancer davantage, d'assurer pour lui-même une marge de sécurité, même minime. Et ici, l'autre ne redevient pas un partenaire dans la crise, mais une cause de celle-ci.
Cependant, ce comportement, bien que manifestement individualiste, est en réalité le produit d'un système plus large. Lorsque des politiques sévères sont imposées, allant jusqu'à menacer la vie des prisonniers palestiniens, et lorsque l'homme lui-même devient l'objet de la décision politique, et non plus simplement un acteur, la sensation générale de fragilité se multiplie. L'individu ne fait plus face à une crise économique uniquement, mais vit sous une menace constante concernant le sens de son existence. Dans un tel contexte, le repli sur soi devient une réaction compréhensible, mais il demeure insuffisant.
Albert Camus affirme que “l'absurde naît lorsque le désir de l'homme de sens se heurte au silence du monde”. Dans notre cas, le monde ne semble pas seulement silencieux, mais également cruel. Pourtant, Camus ne voyait pas dans le retrait une solution, mais dans la rébellion consciente, dans la recréation de sens à travers l'action, et non dans la fuite. Ici, se révèlent les limites du salut individuel : il n'est pas une solution autant qu'un report de la crise.
L'individu qui remplit son réservoir aujourd'hui ne pourra pas le remplir demain si le système qui l'approvisionne en carburant s'effondre. Celui qui monopolise contribue à approfondir la rareté qu'il craint. Celui qui se retire du groupe affaiblit la structure qui le protège. Ainsi, le salut individuel se transforme en un cercle vicieux : une tentative de survie qui engendre davantage de danger.
La philosophie sociale confirme cette paradoxie. L'homme, comme le voit Émile Durkheim, n'est pas seulement défini par sa conscience individuelle, mais par son appartenance à un groupe qui lui confère sens et stabilité. Lorsque ce groupe se désagrège, apparaît ce qu'il appelle “l'anomie” ou la perte de normes, lorsque le comportement individuel devient désordonné, et que les règles non écrites régissant la vie en commun s'effondrent. La scène de bousculade, donc, n'est pas une exception, mais le résultat naturel de l'effondrement de ces règles.
Cependant, il ne suffit pas de diagnostiquer la crise. Le véritable défi est de rétablir l'équilibre entre l'individuel et le collectif, entre le besoin légitime de survie et l'obligation morale de solidarité. Car le salut, s'il doit exister, ne peut être entièrement individuel, ni collectivement coercitif, mais doit être une interaction entre les deux.
À court terme, la société a besoin de retrouver un minimum d'ordre : une répartition équitable, un contrôle efficace et des messages clairs pour reconstruire la confiance. Car la confiance n'est pas un concept abstrait, mais une condition pratique pour le fonctionnement conjugué du marché et de la société. À plus long terme, la question dépasse le carburant pour redéfinir la relation entre l'homme et sa société, entre besoin et valeur, entre consommation et sens.
Hannah Arendt écrit que “le plus dangereux dans les crises, c'est non seulement qu'elles révèlent notre faiblesse, mais qu'elles peuvent nous faire nous y habituer”. Et ici réside le véritable danger : que la bousculade devienne naturelle, que la cupidité soit justifiée, et que le salut individuel remplace l'action collective.
On ne peut nier l'attrait du salut individuel, surtout dans les moments de peur. Mais il demeure, dans son essence, une illusion fragile. Car l'homme, peu importe ses efforts, ne peut survivre seul dans un monde dont la survie dépend des autres. Entre la file d'attente pour l'essence et les décisions politiques, un destin plus profond se dessine : soit nous cédons à l'illusion du salut, soit nous redécouvrons le sens de la survie ensemble.
En fin de compte, le salut individuel peut sembler séduisant dans les moments de peur, mais il est, en réalité, un chemin isolé qui mène à une fragilité accrue. Seule la conscience collective, soutenue par des politiques justes, peut transformer la crise d'un moment de fragmentation en une opportunité de reconstruire ce qui a été érodé.
Ce n'est que alors que la bousculade ne sera plus le langage dominant, mais l'organisation. Et la peur ne sera plus le moteur, mais la confiance. Et le salut ne sera plus individuel, mais partagé… comme il se doit.
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