L'autorité entre rétrécissement et risque de désintégration : que faire pour redéfinir le projet national ?
La crise palestinienne ne peut plus être réduite à un déséquilibre des forces face à Israël, ni à un soutien d'une administration américaine ici ou à un recul d'une position européenne là. Nous sommes devant une phase historique qui dépasse la diplomatie et les politiques quotidiennes, pour se poser la question du sens et de la fonction : que reste-t-il du projet national lorsque l'autorité, née comme un cadre temporaire vers l'État, se retrouve aujourd'hui plus proche d'un appareil adminitrant une population sous occupation, si ce n'est dans le cadre même de son plan ?
Avec l'accélération de l'annexion rampante en Cisjordanie et de l'judéisation de Jérusalem, la continuité du blocus et des entraves à la reconstruction de Gaza, et la disparition de toute perspective politique sous l'administration Trump, et la satisfaction de la communauté internationale avec le discours du "solution à deux États" sans outils obligatoires, le défi n'est plus seulement palestinien à l'extérieur. Le danger le plus profond est la transformation progressive d'une autorité supposée temporaire en une réalité administrative permanente, dépouillée de souveraineté et d'horizon. L'érosion ici ne se manifeste pas par un effondrement retentissant, mais par une habitude lente au rétrécissement.
Le scénario le plus proche dans un avenir prévisible est celui d'une existence formelle de l'autorité, d'un resserrement financier et politique accru, d'une expansion rapide des faits de colonisation, et d'une confiance populaire en déclin. Mais ce n'est pas un chemin entièrement fatal. Même dans le cadre de l'érosion, la question demeure : la fonction de l'autorité est-elle redéfinie ou la crise est-elle gérée au minimum ?
Redéfinir signifie transformer l'autorité d'un appareil de services en un outil de résilience sociale ; de la gestion des salaires à la protection des terres ; d'une attente de transformation extérieure à un investissement à l'intérieur. Cela signifie réorienter les ressources pour soutenir les secteurs productifs, protéger Jérusalem et les zones menacées, renforcer l'économie locale résistante, et ouvrir l'espace public à une véritable participation politique qui rétablisse la confiance. La réforme au sens national ici n'est pas une exigence morale, mais une condition de survie politique. Une autorité sans légitimité communautaire devient plus vulnérable à toute pression extérieure.
Cependant, l'érosion peut glisser vers une désintégration fonctionnelle ou un effondrement désorganisé, sous la pression d'une accumulation financière et sécuritaire. Ici, la question n'est plus comment gérer le rétrécissement, mais comment faire face au vide. Et le vide dans le contexte palestinien n'est pas un espace neutre, mais un appel ouvert à des arrangements extérieurs, à un chaos intérieur, ou à une reconfiguration coercitive du système politique. C'est pourquoi penser à un cadre national de secours comme "un large réseau de consensus d'acteurs politiques et communautaires capables de gérer une transition organisée" n'est pas un acte révolutionnaire, mais une mesure préventive protégeant la société de la transformation de l'effondrement en liquidation.
À l'inverse, la possibilité d'une refondation reste, même si elle semble la moins spontanée. Ce chemin ne peut s'accomplir que par une reconstruction de la représentation nationale sur des bases démocratiques inclusives, une redéfinition de la relation entre l'OLP et l'autorité, et la formulation d'un contrat politique définissant la fonction de l'autorité comme un outil soumis au projet national et non comme une alternative. L'essence de la transformation est de déplacer le centre de gravité du pari extérieur vers la restauration de la légitimité intérieure, afin que la société elle-même devienne un levier de pression pour redéfinir l'orientation.
Dans ce contexte, l'appel à des élections du Conseil national ou à impliquer les gens dans un projet de constitution se distingue. En principe, le renouvellement de la légitimité représentative et la rédaction d'un nouveau contrat constitutionnel représentent des exigences nationales indéniables. Mais la valeur de tout processus électoral ou constitutionnel ne se mesure pas à son annonce, mais à ses conditions politiques. Des élections tenues dans un climat de profonde division géographique et politique, sans accord préalable sur un programme national commun, pourraient se transformer en une reproduction des rapports de force existants, ou en un mécanisme de gestion de la crise plutôt qu'une solution. Une discussion constitutionnelle sans souveraineté réelle, et une érosion continue de l'espace géographique, ne dépassent pas un simple substitut fictif à un échec sur le terrain, ou un réaménagement à l'intérieur du système sans toucher à l'essence de la crise.
Le problème n'est pas les élections ou la constitution, mais le danger du déplacement de la boussole de la priorité de la question de la libération vers la question de la gestion. Lorsque le conflit passe de la protection de la terre à l'organisation des textes, le projet national risque d'être réduit à une ingénierie d'un pouvoir limité, tandis que les faits sur le terrain redéfinissent les frontières et la souveraineté sans attendre.
D'où surgit la question centrale : qui a le pouvoir de briser ce chemin ?
La réponse ne réside ni dans une institution unique, ni dans un faction particulière, mais dans ce que l'on peut appeler "la masse historique", c'est-à-dire une large alliance de forces sociales, culturelles, syndicales, économiques et politiques, dont les intérêts se croisent pour protéger le projet national de l'érosion définitive.
La responsabilité de cette masse ne se limite pas à la critique ou à la rédaction de déclarations. Sa responsabilité est historique à trois niveaux interconnectés :
Tout d'abord, imposer la priorité de l'unité politique comme condition de tout processus électoral ou constitutionnel. Il n'y a pas de sens à renouveler la légitimité procédurale sans retrouver un minimum d'unité et de programme commun.
Deuxièmement, restaurer l'espace public comme un champ de débat, de responsabilité et de participation. La légitimité ne se restaure pas par une décision d'en haut, mais en réengageant la société dans la définition du chemin.
Troisièmement, transformer la résilience d'un discours à une politique publique en soutenant la production locale, en protégeant la terre, en préservant la paix civile et en construisant des réseaux de solidarité communautaire capables d'absorber les chocs.
La masse historique n'est pas un nouveau parti, mais une conscience collective organisée, qui pousse pour redéfinir la fonction de l'autorité avant qu'elle ne soit redéfinie de l'extérieur. C'est la force capable d'empêcher que l'érosion ne devienne un destin et l'effondrement une liquidation, et les élections ou la constitution deviennent des illusions esthétiques pour combler le vide.
Le moment de rétrécissement actuel porte une profonde paradoxie : plus l'espace politique se réduit, plus le poids de la responsabilité interne augmente. Soit le projet national est reproduit de l'intérieur, soit il est reconfiguré de l'extérieur. Il ne suffit pas d'attendre des changements dans les administrations ou des variations dans les positions internationales. L'histoire ne donne pas aux peuples le luxe d'une longue attente alors que la terre elle-même est en phase de redéfinition.
Que faire alors ?
Ce n'est ni un coup d'État ni une aventure, mais un passage de la gestion de la crise à la réorientation du parcours. Et si le moment est un moment de rétrécissement, la réponse à cela ne peut être celle d'un repli, mais d'un réajustement des rapports de force à l'intérieur de la société elle-même. Ici, la responsabilité passe d'une question morale à un devoir historique pour la large masse nationale.
Premièrement : établir une base nationale minimum ;
la première étape n'est pas une élection ni une constitution, mais un accord politique sur des priorités incontestables :
Arrêter l'annexion rampante, lever le blocus sur Gaza, protéger Jérusalem, et empêcher la consécration de la séparation géographique et politique.
Ce minimum n'est pas un programme factionnel, mais un parapluie commun sous lequel les différends secondaires sont suspendus. Sans cette base, tout processus politique "électoral ou constitutionnel" devient simplement une reproduction de la division sans la surmonter.
Deuxièmement : rétablir l'espace public comme un champ souverain interne ; il n'est pas possible de restaurer la légitimité sans rouvrir l'espace public.
La liberté politique n'est pas un luxe, mais une condition de mobilisation. Il est nécessaire de libérer l'action syndicale, estudiantine et civile des contraintes, et de redonner de l'importance au débat public comme un outil de correction et non comme une menace pour la stabilité.
Car l'autorité qui craint sa société perd sa capacité à la représenter. Et la société qui est exclue de la décision perd sa volonté de la défendre.
Troisièmement : redéfinir la fonction de l'autorité de manière pratique ;
Au lieu que l'autorité reste un appareil de gestion des salaires et des services, elle doit être transformée en un outil de résilience :
• Réorienter les budgets vers les secteurs productifs, l'agriculture et les petites industries.
• Soutenir la résilience des régions menacées par l'annexion à travers de véritables plans d'émancipation, non symboliques.
• Transformer les municipalités en institutions de protection communautaire, et non en plateformes de rivalité administrative.
Ici, la dimension économique devient une partie de la résistance aux réalités imposées, pas simplement de la gestion de la crise financière.
Quatrièmement : reconstruire la représentation nationale ;
Traiter l'érosion des légitimités qui contrôlent le destin national doit partir de la reconnaissance de leur échec, et de ce qui mène à une construction d'une représentation nationale démocratique qui répond aux priorités actuelles visant à renforcer la capacité des gens à résister et à préserver l'identité commune, le droit de défendre eux-mêmes, et à faire face aux plans visant à liquider le droit au retour et à l'autodétermination. Quant au débat constitutionnel, il doit être lié à la redéfinition du projet national et de la fonction de l'autorité, et non à la consécration de la situation actuelle qui a conduit la cause nationale à cette impasse, et tout le reste devient un simple divertissement s'opposant aux priorités populaires, surtout en l'absence de souveraineté réelle, et face à des dangers existentiels imminents.
Cinquièmement : construire un réseau de sécurité transitoire ;
Face à la possibilité d'un effondrement ou d'une transformation coercitive, il est nécessaire de créer un cadre national de secours "non conflictuel" capable de gérer tout transfert soudain.
Ce cadre comprend des personnalités et des forces communautaires et sectorielles qui s'accordent préalablement sur la protection de la paix civile et empêchent le vide de se transformer en chaos ou en tutelle. Être préparé au scénario le pire est une condition pour l'empêcher.
Sixièmement : déplacer le centre de gravité de l'extérieur vers l'intérieur ;
Cela ne signifie pas fermer la porte à la diplomatie, mais réajuster les priorités. Le pari extérieur sans base intérieure se transforme en une longue attente. Mais lorsque l'extérieur repose sur une légitimité intérieure cohérente, il devient un soutien plutôt qu'une alternative. La force de négociation ne se tire pas des déclarations, mais de l'unité et de la solidité de la société.
Septièmement : concrétiser la masse historique comme vecteur de changement ;
la masse historique n'est pas un slogan mais un processus cumulatif d'alliance entre les élites culturelles, les syndicats, le secteur des affaires, les forces de jeunesse, et les dirigeants politiques prêts à faire des concessions réciproques pour le projet le plus important. Sa fonction n'est pas de renverser le système, mais de le réorienter. Elle n'est pas là pour contester la légitimité, mais pour la récupérer.
Cette feuille de route n'offre pas de solutions rapides, mais elle empêche l'érosion de devenir un destin, l'effondrement une liquidation, et les élections ou la constitution de se transformer en outils esthétiques ou en divertissements pour gagner du temps. Elle transfère la question "que faire ?" du niveau de la rhétorique à celui de l'action organisée.
La question n'est plus : les circonstances vont-elles changer ?
Mais : une volonté collective se forme-t-elle capable de transformer un moment de rétrécissement en un moment de refondation, avant que la Palestine ne soit redéfinie de l'extérieur et non par les Palestiniens eux-mêmes ?
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