Pourpre d'espoir : les filles de Gaza expriment des couleurs face à l'extermination
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Pourpre d'espoir : les filles de Gaza expriment des couleurs face à l'extermination

SadaNews - Dans l'un des centres de refuge dispersés dans la bande de Gaza, règne une sorte de murmure collectif. Pas de musique ni de discours, juste le son des pinceaux sur des toiles et les souffles de filles à la recherche d'une certaine tranquillité au milieu du bruit incessant des avions.

Ici, l'art n'est pas perçu comme une compétence ou un loisir, mais comme un besoin psychologique et un refuge temporaire face au poids de la réalité. Sur les tables jaunes, des couleurs acryliques se mélangent, certaines ouvertes par hasard, comme si la couleur elle-même voulait devancer le moment. Des mains tremblantes ne poursuivent pas la beauté, mais cherchent une sortie.

L'odeur de la peinture se mêle à celle du déplacement, créant un mélange rude mais chargé de possibilités de survie. Personne ne demande : que vas-tu peindre ? Mais : que portes-tu en toi ?

Pour la troisième année consécutive, la bande de Gaza souffre d'une réalité humanitaire pressante, laissant une profonde empreinte sur les jeunes filles, où des sentiments de peur, de perte et de privation se sont accumulés. Dans ce contexte, l'initiative "Pourpre" est venue se rapprocher de l'intérieur humain des filles à travers l'art, en tant que langage alternatif qui exprime ce que les mots ne peuvent pas dire.

Derrière la couleur, on ne lit pas les tableaux seulement à leur surface ; derrière chaque ligne hésitante se cache une histoire mise en attente, et derrière chaque couleur sombre se dissimule une peur qui n'a pas trouvé son chemin vers les mots. Les filles ne commencent pas à peindre parce qu'elles ont une idée, mais parce que les émotions recherchent une forme, transformant ainsi le vide en un espace de reconnaissance, et la couleur en un déchargement silencieux.

L'une des filles trempe son pinceau dans le rouge, non pas pour peindre du sang, mais pour dire qu'elle se sent encore vivante. Une autre choisit le bleu avec intensité, comme si elle essayait d'apaiser un tumulte intérieur. Il n'y a pas une seule lecture de ces œuvres, mais elles partagent un point commun : elles ne cherchent pas à éblouir l'œil, mais à alléger le cœur.

Dans ce contexte, l'art n'est pas un luxe ni un décor, mais une nécessité psychologique. Cet angle précis est ce que s'efforce de consacrer l'initiative "Incarnation du tableau de l'espoir" ; que l'art soit un espace sûr pour transformer les émotions refoulées en messages visuels, sans censure, et sans peur du jugement.

Des filles d'âges critiques, portant bien plus que leur âge en termes d'anxiété, ont trouvé dans la couleur un moyen de rester soudées.

Aile intérieure

Au cœur de la toile collective, se distingue une grande aile blanche, inachevée mais présente avec force. Elle ne symbolise pas seulement le vol, mais exprime un besoin psychologique d'évasion temporaire face au poids de la réalité.

Elle est entourée de couleurs contrastées ; le rouge à côté du bleu, et l'orange coupant l'espace brusquement, reflet clair du tumulte intérieur humain. À côté de l'aile, les filles ont écrit une citation d'Ilia Abou Madi : "Si l'espoir pouvait voir, je t'offrirais une aile pour que tu voles au-dessus de toute douleur".

Les mots ici ne sont pas un embellissement, mais une expression directe d'un besoin psychologique urgent ; l'espoir est un instrument de survie, pas une simple idée abstraite. L'image du "phoenix" se répète dans l'œuvre, un oiseau ou une personne renaissant des cendres. Le symbole n'était pas prévu, mais est né spontanément du débat collectif, reflétant le désir des filles de se relever de la douleur sans la nier ou s'y soumettre.

Espace sûr

La coordinatrice de l'équipe Pourpre, Marouj Al-Jrou, explique que l'idée principale du projet "vise à créer des espaces psychologiques sûrs", ajoutant que "Pourpre est une équipe de jeunes bénévoles de la ville de Gaza, qui exécutent des activités artistiques, culturelles et de sensibilisation ciblant les filles adolescentes de 14 à 17 ans, dans le but de les habiliter à s'exprimer à travers les arts, et à participer à des activités liées à leur réalité".

Al-Jrou précise à Al-Jazeera que l'initiative "Incarnation du tableau de l'espoir" est née d'une observation d'un réel besoin psychologique chez les filles après des années de guerre d'extermination israélienne sur la bande de Gaza. "Nous avons constaté que beaucoup de filles portent des émotions refoulées, sans trouver de moyen de les exprimer. De là est venue l'idée de fournir un espace sûr, sans pression, sans jugement, pour qu'elles puissent réorganiser leurs émotions et renforcer leur confiance en elles".

Elle souligne que l'activité a commencé par une session de discussion autour de la citation d'Ilia Abou Madi, non pas comme un texte littéraire, mais comme un point de départ psychologique. "Ce qui importait n'était pas la peinture en soi, mais ce qui se passe pendant la peinture : l'interaction, le rire, le silence, et la capacité à se sentir en sécurité au sein d'un groupe qui vous ressemble".

Sentiments de joie

Pour l'artiste plasticienne Farah Ajour (19 ans), l'atelier n'était pas qu'une simple activité artistique. Elle déclare : "Pendant la seconde période de déplacement, je vivais une pression psychologique intense, mon énergie était éteinte, et je ne pouvais plus exprimer ce qui était en moi".

Elle décrit cette période comme entourée de peur et de tension, sans espace pour se décharger, et ajoute à Al-Jazeera : "Après ma participation à cet atelier, je me suis à nouveau sentie en sécurité. La peinture ici ne devait pas être belle, mais sincère. Cela a déjà fait une grande différence".

Pour Farah, le sentiment de ne pas être seule, et que ce qu'elle ressent est compris et partagé, est un élément essentiel de l'expérience.

Farah considère que l'art à Gaza n'est pas un luxe, et dit : "L'art ici est un moyen de résistance psychologique. Lorsque nous offrons un espace sûr, les émotions se transforment automatiquement en couleurs et en messages. Ces initiatives, bien que simples, sont proches des gens et issues de leur réalité, et c'est pourquoi elles laissent une empreinte réelle".

Rêve d'espoir

Aml Darwish (17 ans), élève en terminale, parle calmement de son expérience : "Avant de rejoindre l'équipe Pourpre, je n'avais pas d'espace sûr pour m'exprimer. Mes pensées étaient dispersées, et je sentais que je portais des choses que je ne savais pas comment exprimer".

Elle dit que son adhésion aux activités artistiques a changé sa perception d'elle-même, "Je deviens plus optimiste et j'ai rencontré des personnes positives. La peinture m'a aidée à comprendre mes émotions, même celles que je ne pouvais pas nommer".

Pour elle, l'expérience n'était pas seulement artistique, mais avant tout humaine. Aml conclut son discours avec un appel clair : "J'aurais souhaité connaître l'équipe Pourpre plus tôt. Cet espace est important pour chaque fille qui sent qu'elle a quelque chose à exprimer".

Survie psychologique

À cet égard, Yasser Abou Jam'a, directeur du programme de santé mentale de Gaza, estime que l'art n'est plus dans le contexte de la guerre un luxe ou une activité accessoire, mais est devenu une véritable méthode de sauvetage psychologique, notamment pour les filles qui se trouvent piégées par des pertes accumulées qu'elles n'ont pas toujours la capacité d'exprimer par des mots.

Il déclare à Al-Jazeera que peindre, broder, écrire, et même colorier simplement, aide à réorganiser les émotions internes et donne à la fille un sentiment de contrôle dans une réalité où elle a perdu le contrôle sur presque tout. Il ajoute : "Quand une fille tient un pinceau ou un stylo, elle ne crée pas seulement une œuvre d'art, mais elle réorganise un désordre intérieur, et se donne un moment de respiration au milieu de l'étouffement quotidien".

Source : Al-Jazeera