Une économie unique sur le papier... et deux économies sur le terrain
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Une économie unique sur le papier... et deux économies sur le terrain

La question aujourd'hui n'est plus de savoir si l'économie palestinienne est en crise, mais quelle économie palestinienne désignons-nous ? L'économie de la Cisjordanie, qui fonctionne encore à un niveau minimal, ou l'économie de Gaza, qui, à cause de la guerre et de la destruction, s'est transformée en une économie paralysée en dehors du temps financier normal. Entre ces deux trajectoires, se révèle l'une des problèmes structurels les plus graves : une unité économique supposée sur le papier, mais en réalité divisée sur le plan financier, de la liquidité, et du système bancaire.

Théoriquement, la Cisjordanie et la bande de Gaza sont soumises au même cadre économique, en raison de l'absence de souveraineté monétaire, de la dépendance du shekel, de la domination du système de compensation, et des restrictions israéliennes sur le mouvement des fonds. Cependant, la réalité révèle que l'impact de ces restrictions n'est pas égal. Alors que la Cisjordanie dispose encore d'un minimum de capacité opérationnelle financière, Gaza vit aujourd'hui un effondrement presque total de son cycle monétaire organisé, rendant la discussion sur une "économie palestinienne unifiée" plus proche d'une description administrative que d'une réalité économique existante.

Cet effondrement à Gaza n'est pas seulement dû à l'ampleur de la destruction matérielle, mais aussi au dysfonctionnement de l'infrastructure financière elle-même. Avec la destruction des agences bancaires, les coupures d'électricité et de communication, et l'impossibilité d'accéder aux comptes bancaires, le système financier a disparu de l'équation, remplacé par une économie monétaire forcée, basée sur un cash limité, usé et non organisé. Dans ce contexte, l'argent liquide n'est plus un moyen d'échange naturel, mais est devenu un outil d'étouffement économique.

Ici, la crise de liquidité apparaît comme un symptôme d'un problème plus profond. Le manque de liquidités n'est pas seulement une question d'argent, mais le résultat direct de l'absence de canaux d'injection, de l'arrêt des banques de jouer leur rôle naturel, et de l'impossibilité d'introduire des quantités suffisantes de devises. Avec le temps, les transactions se sont arrêtées, le coût d'achat et de vente a augmenté, et l'économie informelle s'est élargie, tandis que les prix ont perdu toute référence logique par rapport à la capacité des gens à payer.

En revanche, malgré tous les défis politiques et économiques, la Cisjordanie continue de bénéficier relativement de l'existence d'un système bancaire opérationnel, ainsi que d'une plus grande diffusion des outils de paiement électroniques et des transferts bancaires, ce qui permet de maintenir une activité économique dans des limites gérables et contrôlables. Cet écart monétaire et financier entre les deux régions ne reflète pas une différence dans la culture économique ou le comportement financier, mais un écart forcé dans la capacité d'accès au système financier lui-même.

Cet écart est clairement mis en évidence lorsque l'on considère la répartition des dépôts bancaires. Les estimations bancaires indiquent que le total des dépôts des banques opérant en Palestine approche aujourd'hui les 21 milliards de dollars, toutes devises confondues, dont la Cisjordanie détient la grande majorité. En revanche, à Gaza, bien que les dépôts nominaux aient augmenté pendant la période de guerre pour dépasser 4 milliards de dollars, la majeure partie reste des dépôts stagnants et gelés, incapables de se transformer en liquidités réelles sur le marché. Pour la comparaison, le volume des dépôts opérationnels en circulation à Gaza avant la guerre était entre 1,5 et 2 milliards de dollars seulement. Cette anomalie révèle clairement que le problème à Gaza n'est pas le manque d'argent en soi, mais l'absence de capacité à l'utiliser économiquement.

La situation se complique lorsque l'on examine les questions des comptes bancaires et de l'inclusion financière. Alors que le taux de possession et d'utilisation effective des comptes bancaires augmente en Cisjordanie, des milliers de comptes à Gaza sont désormais fonctionnellement inactifs. Non pas à cause d'une faible conscience financière, mais en raison de l'effondrement de l'environnement opérationnel bancaire lui-même, ce qui a transformé le compte bancaire d'un outil d'autonomisation économique en un numéro statique sans fonction.

Malgré la noirceur du tableau, cet écart recèle une opportunité. L’existence d’une base de comptes bancaires existants, même inactifs, pourrait constituer une entrée pour reconstruire le cycle financier, à condition de réactiver le système bancaire dans une approche exceptionnelle qui s’adapte à la réalité post-destruction et traite Gaza comme une économie en état d’urgence, pas un marché traditionnel.

Dès lors, le rôle des banques à Gaza devient central, non seulement en tant qu’intermédiaire financier, mais également comme un outil de rétablissement économique. La reconstruction ne peut pas commencer dans une économie uniquement basée sur le cash, et l’assistance ne peut pas continuer à affluer en dehors des canaux organisés sans se transformer en un fardeau supplémentaire. Ce qui est requis, c'est un rôle bancaire différent, plus flexible, qui repose sur la réactivation des comptes, les reliant à des outils de paiement numérique simplifiés, capables de fonctionner dans des environnements à faible connectivité, tout en gérant les aides et les transferts dans un cadre bancaire qui garantit la transparence et limite le désordre monétaire.

Les banques palestiniennes possèdent l’expertise technique et l'accumulation institutionnelle nécessaires pour jouer ce rôle, mais elles ont besoin d’un cadre réglementaire clair, et de partenariats internationaux qui réduisent les risques, et leur permettent d'agir en dehors du modèle traditionnel basé sur le crédit. La reprise à Gaza ne commencera pas avec de grands prêts, mais avec un financement modeste, progressif, ciblant les chaînes alimentaires, les services de base, et les projets très petits qui relancent l'économie de bas en haut.

Cependant, toute réelle reprise restera incomplète si le fossé financier entre Gaza et la Cisjordanie se maintient. Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement reconstruire Gaza, mais la réintégrer financièrement dans l’économie palestinienne dans son ensemble, par des politiques opérationnelles unifiées, des plateformes de paiement communes, et des flux de liquidités organisées. Le maintien de cette séparation transformera Gaza en une économie humanitaire permanente, tout en augmentant la pression sur la Cisjordanie, qui se retrouvera contrainte d’absorber des déséquilibres qu'elle ne peut supporter.

En fin de compte, la crise de l'économie de Gaza n'est pas seulement une crise de destruction, mais une crise d'inclusion financière manquante. Et la crise de liquidités n'est pas un destin, mais le résultat de l'absence d'une vision financière d'urgence et globale. Donner du pouvoir aux banques, développer des outils de paiement alternatifs, et relier Gaza à la Cisjordanie par un parcours financier unifié n'est pas une option technique, mais une condition essentielle pour toute véritable reprise économique durable.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.