Quand le texte devient un écran : sur la religiosité qui justifie la douleur au lieu de l'affronter
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Quand le texte devient un écran : sur la religiosité qui justifie la douleur au lieu de l'affronter

Le problème ne réside pas dans les textes religieux, mais dans la manière dont nous les chargeons de ce qu'ils ne peuvent supporter. Ces textes, à la base, ne viennent pas pour paralyser le sens moral, mais pour le créer et le renforcer. Ils sont venus pour rappeler à l'homme les limites de ce monde, non pour justifier l'injustice qui y règne, ni pour anesthésier sa conscience devant la tragédie.

Cependant, ce qui se passe dans de nombreux contextes, surtout en temps de guerre et de rupture, est quelque chose de totalement différent. Les versets se transforment en phrases toutes faites qui sont dites hors de propos ; non pour expliquer la réalité, mais pour s'en échapper. Non pour alléger la douleur en l'affrontant, mais pour la calmer en la niant. C'est là que commence le véritable problème.

Quand on dit à celui qui souffre que "ce monde est éphémère", à un moment de perte vive, cela ne sert guère de réconfort, mais plutôt de réduction de sa souffrance. Et quand des textes sur la patience sont invoqués hors de leur contexte, non pour renforcer l'individu, mais pour le faire taire, ils se transforment de discours moral en un outil de pression douce qui demande à la victime de s'adapter à la douleur au lieu de questionner ses causes.

Dans ce sens, le texte perd sa fonction, non pas parce qu'il est limité, mais parce que son utilisation est devenue limitée. Le verset qui était là pour rappeler l'injuste à ses limites est parfois utilisé pour contraindre l'injuste. Le discours qui est censé réveiller la conscience devient un moyen de l'endormir.

Ce mode de religiosité peut être qualifié de "religiosité paresseuse". Une religiosité qui ne demande pas plus à son adepte que d'invoquer un texte mémorisé, sans être obligé de prendre position, ou de remettre en question une idée, ou même d'admettre que ce qui se passe n'est pas un destin inéluctable, mais le résultat de décisions humaines, de politiques et d'options qui peuvent être critiquées et dont les auteurs peuvent être tenus responsables.

La véritable religiosité, en revanche, n'est pas neutre face à la douleur. Elle fait le choix de prendre le parti de l'homme, non pas uniquement en tant qu'être patient, mais en tant qu'être qui mérite la justice. Elle ne se contente pas d'appeler à la patience, mais la relie à la lutte pour mettre fin à l'injustice, et non à s'y adapter.

L'invocation du texte en moments de tragédie doit être un acte responsable, et non une réaction automatique. Car la parole, lorsqu'elle est prononcée hors de son contexte, peut multiplier la douleur au lieu de l'alléger. Et le texte, quand il est retiré de son contexte moral, perd sa capacité à guider et se transforme en un simple écho froid qui ne touche pas la réalité.

À une époque où les catastrophes humaines se multiplient, nous n'avons pas besoin de plus de discours qui demandent aux victimes de se taire, mais de discours qui restaurent la justice en tant que cœur de la religion, et non comme sa marge. Nous avons besoin d'une lecture qui libère le texte de son utilisation instrumentale et le ramène à sa place naturelle : source de conscience, et non couverture de l'oubli.

Car la sainteté ne réside pas dans la répétition du texte, mais dans sa compréhension. Et la sagesse ne réside pas dans l'anesthésie de la douleur, mais dans son affrontement.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.