Bilinguisme en Belgique : entre légitimité politique et lutte identitaire
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Bilinguisme en Belgique : entre légitimité politique et lutte identitaire

La réélection de Boris Dilliès à la tête du Gouvernement de la Région de Bruxelles a rouvert l'un des dossiers les plus sensibles de la Belgique : la question de la langue en tant que critère de légitimité nationale, et non pas simplement comme outil de communication. Le débat qui a accompagné sa nomination, en raison de sa faiblesse évidente en néerlandais, a dépassé sa personne pour soulever une question plus profonde : un responsable à la tête d'une entité officielle bilingue peut-il exercer son autorité sans maîtriser la langue de l'autre composante ?

Un État fédéral basé sur l'équilibre linguistique

La Belgique reconnaît trois langues officielles : le français, le néerlandais et l'allemand. Cependant, la vie politique fédérale repose pratiquement sur le binôme français-néerlandais. L'État est divisé en trois régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles-Capitale) et trois communautés linguistiques, ce qui engendre une structure institutionnelle complexe fondée sur le principe d'égalité linguistique, surtout au sein du gouvernement fédéral.

Après les dernières élections législatives, que ce soit au niveau fédéral ou régional, la Région de Bruxelles-Capitale est restée plus de 200 jours sans gouvernement pleinement habilité, conséquence de négociations délicates imposées par les équilibres partisans et linguistiques. Ce retard n'était pas tant technique qu'un reflet de la sensibilité de la structure constitutionnelle dans une région bénéficiant d'un statut particulier : elle est démographiquement francophone, mais officiellement bilingue.

Bruxelles : capitale à double identité

Bruxelles n'est pas simplement une région administrative ; c'est la capitale de l'État fédéral et le siège des institutions européennes. Ainsi, tout déséquilibre dans l'équilibre linguistique au sein de ses institutions est interprété politiquement. La faiblesse du Premier ministre en néerlandais n'est pas évaluée uniquement comme une question linguistique, mais comme un signal symbolique qui peut être perçu dans le nord flamand comme une dévaluation de la composante néerlandaise.

En Belgique, la maîtrise de la seconde langue signifie :
    •    reconnaître l'égalité entre les deux communautés,
    •    respecter le contrat constitutionnel,
    •    et la capacité à représenter l'État dans toute sa diversité.

C'est pourquoi la maîtrise des deux langues est devenue une condition non écrite pour les postes de haut niveau, notamment la présidence du Conseil ou la direction des gouvernements régionaux.

La langue : une histoire de conflits

La sensibilité actuelle ne peut être comprise sans un retour sur l'histoire. Pendant le 19e siècle et une grande partie du 20e siècle, le français était la langue de l'administration et des élites même en Flandre néerlandophone. La lutte du mouvement flamand a progressivement conduit à la reconnaissance complète du néerlandais, couronnée par une série de lois linguistiques fondamentales (environ huit lois clés) qui ont organisé l'utilisation de la langue dans l'administration, l'éducation et la justice, et ont établi les frontières linguistiques en 1962-1963.

Ces lois n'étaient pas de simples réformes organisationnelles, mais le résultat de luttes politiques profondes qui ont failli menacer l'unité de l'État. Depuis lors, l'équilibre linguistique est devenu la pierre angulaire du système belge.

La langue comme test de légitimité

Les expériences des anciens Premiers ministres ont montré que la langue est un critère constant pour juger de la "nationalité" politique.
    •    Elio Di Rupo a fait l'objet de vives critiques en raison de son accent et de ses erreurs en néerlandais, malgré ses efforts pour s'adresser au public flamand dans leur langue.
    •    Yves Leterme, malgré sa maîtrise du français, a affronté une crise symbolique lorsqu'il a fait une erreur dans l'hymne national.
    •    Guy Verhofstadt a construit son image sur un bilinguisme fluide, mais cela ne l'a pas exempté de l'interprétation politique de ses choix linguistiques.
    •    Enfin, Herman De Croo représente une ancienne génération de politiciens flamands qui ont maîtrisé le français couramment, et est considéré comme un modèle de ce qu'on appelle "l'âge d'or" du bilinguisme.

Aujourd'hui, avec la montée des réseaux sociaux, un hésitation ou une erreur linguistique peut se transformer en question nationale, et être interprétée comme une position politique plutôt que comme une simple bévue verbale.

La problématique actuelle

Le problème n'est pas un défaut linguistique individuel, mais une question structurelle :
suffit-il d'une légitimité électorale dans un État fédéral basé sur l'équilibre linguistique, ou la représentation nationale impose-t-elle un engagement symbolique et culturel qui dépasse les urnes ?

À Bruxelles en particulier, où la majorité est francophone mais où la Constitution impose une égalité complète, tout déséquilibre dans la performance linguistique devient un objet d'interprétation politique immédiate. La langue ici n'est pas seulement un moyen de communication, mais un élément constitutif du contrat social belge.

Conclusion

Dans les États multilingues, la langue peut être un pont entre les composantes. En Belgique, elle a été – et demeure – également un front de contact.
Le bilinguisme n'est pas un détail technique, mais un pilier d'équilibre entre le nord flamand et le sud wallon, et entre deux visions de l'État.

L'affaire du Gouvernement de Bruxelles révèle que le projet belge repose encore sur une équation délicate :
la représentation politique ne se mesure pas seulement au nombre de sièges, mais aussi à la capacité du responsable à s'adresser à l'État dans ses deux langues, et au respect d'une longue histoire de luttes et de compromis.

En Belgique, chaque mot a un poids constitutionnel… et chaque accent peut être interprété comme un choix politique.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.