Les vaches comme outil d'annexion
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Les vaches comme outil d'annexion

Ma dernière visite dans la vallée du Jourdain n'était pas une simple sortie sur le terrain, ni un tour de solidarité traditionnel, mais une confrontation directe avec l'une des formes les plus sournoises et brutales de la colonisation israélienne : la colonisation pastorale. Là, dans le village de Furush Beit Dajan, à l'est de Naplouse, la politique coloniale se dénude de tous ses masques et se montre dans sa forme la plus simple et la plus meurtrière : une vache poussée par la violence, un colon protégé par des armes, et une terre palestinienne arrachée sous le regard du monde.

Je suis arrivé au village accompagné de mon ami Adli Hanaysheh, en route pour rendre visite à un ami qui avait obtenu une bourse du centre "Ma'an" de développement, pour l'aider à créer un petit projet agricole.

Un projet simple dans son idée, mais grand dans sa signification : une tentative de vivre, de résister et d’investir dans la terre au lieu de fuir. Mais la vallée du Jourdain ne permet pas souvent aux histoires simples de se compléter.
Dès notre arrivée, la scène a changé. Un groupe de colons armés a envahi la zone et a lâché des troupeaux de vaches dans la ferme. Ce n'était pas aléatoire ni ponctuel ; c'était un acte délibéré, réfléchi, exécuté avec la confiance de celui qui sait que la loi est de son côté, ou du moins ne s'oppose pas à lui. Les vaches piétinent les cultures, arrachent des mois de travail, et derrière elles, des colons hurlent, interdisant l'approche et transformant la terre en une arène de domination par la force.

À ce moment-là, nous n'avons pas rencontré notre ami en face à face, non pas parce qu'il s'était retiré, mais parce qu'il était au cœur de la confrontation. Il est resté sur sa terre, observant ce qui se passait et essayant d'empêcher les colons d'envahir sa ferme, se tenant torse nu devant les troupeaux de vaches et les colons armés. Son projet agricole, qui était censé être une petite histoire d'espoir dans la vallée du Jourdain, s'est transformé sous nos yeux en une scène d'agression ouverte, et en un exemple vivant de la façon dont le développement est avorté sous les sabots des vaches et la bouche des fusils, lorsque les propriétaires de la terre sont laissés seuls face à un système de violence complet.

Furush Beit Dajan n'est pas une exception, mais un modèle. Un village palestinien situé à l'est de Naplouse, encerclé par des foyers pastoraux qui s'étendent silencieusement et imposent de nouvelles réalités sans nécessiter de décision militaire ou d'annonce officielle. Ici, la terre n'est pas confisquée par les bulldozers, mais épuisée par le pâturage, et le Palestinien est empêché d'y accéder sous prétexte de "sécurité" ou de "pâturages", tandis que le pâturage lui-même devient un outil de déplacement forcé.

Sur le plan politique, il est impossible de considérer ce qui se passe dans la vallée du Jourdain et dans le village de Furush Beit Dajan comme des agressions isolées ou un comportement extrême de groupes hors-la-loi. Ce qui se passe est une politique d'État à part entière, exécutée par des outils "civils" dont l'apparence est le pâturage et le fond est l'annexion rampante. Les foyers de colonisation pastorale sont devenus le bras le plus efficace du projet de colonisation israélien, car ils réalisent ce que les décisions officielles ne peuvent pas : contrôler la terre à moindre coût politique et légal, et créer des faits qui sont difficiles à inverser par la suite, même en cas de changement de gouvernements ou de contextes internationaux.

Le plus dangereux, c'est que cette politique vide tout discours sur le développement ou le "renforcement de la résilience" de son sens véritable. Quelle est la valeur d'une subvention agricole, d'un projet productif ou d'une intervention de développement limitée, en l'absence de protection politique et légale pour le paysan ? Comment peut-on demander au Palestinien de rester sur sa terre alors qu'il est laissé seul face à un colon armé protégé par l'État ? Ici, le développement se transforme en un fardeau psychologique et éthique pour la victime, et la résistance devient un acte individuel au lieu d'être un choix collectif soutenu par une stratégie nationale claire, qui redéfinit les priorités et place la vallée du Jourdain à l'avant-garde de la confrontation politique, et non en marge de l'attention.

Ce que j'ai observé dans la vallée du Jourdain est une incarnation vivante d'une politique israélienne claire : utiliser la colonisation pastorale comme moyen bon marché et efficace d'engloutir la terre, de la vider de ses propriétaires, et de relier les colonies entre elles par de vastes espaces qui sont progressivement arrachés aux Palestiniens. Le colon n'a pas besoin de construire une maison aujourd'hui ; il lui suffit de lâcher son troupeau, et ce que les vaches paissent devient demain "terre de l'État", et après-demain un point fixe.

Le plus dangereux dans cette scène n'est pas seulement l'ampleur de la violence, mais sa nature quotidienne. Une violence sans bruit médiatique, sans déclarations officielles, mais qui est continue, cumulative et destructrice. Un agriculteur est empêché d'accéder à sa terre, un projet de développement est paralysé avant même de voir le jour, un village étouffe lentement, et le monde se contente de regarder.

Dans la vallée du Jourdain, j'ai compris que la bataille n'est pas seulement pour les dunams, mais pour le droit à l'existence. Quand le paysan est assiégé dans sa terre, il ne perd pas seulement son revenu, mais son avenir, sa capacité à planifier et sa conviction que la résistance est possible. Et ce que j'ai vu à Furush Beit Dajan confirme une seule vérité : la vallée du Jourdain est aujourd'hui ciblée comme une ligne de défense ultime pour la géographie palestinienne, et celui qui ne voit pas les vaches attaquer la terre maintenant, pourrait bientôt se réveiller pour découvrir que la carte a changé… en silence.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.