Quand la prison se présente à la présidence...
La situation palestinienne actuelle se caractérise par une complexité et une interconnexion politiques sans précédent, où les changements internes se croisent avec des pressions régionales et internationales. Après plus de vingt ans d'immobilisme politique et de blocage continu des voies de renouvellement démocratique, la question des élections palestiniennes revient sur le devant de la scène nationale, motivée par un ensemble de considérations et de nécessités qui dépassent souvent les limites de la volonté interne palestinienne, touchant une large gamme d'exigences politiques, régionales et internationales. Ces exigences sont désormais considérées comme un élément fondamental pour aborder la prochaine étape et ses différents défis.
Dans ce contexte, les déclarations du président Mahmoud Abbas ainsi que les décrets et décisions relatifs à la tenue des élections du Conseil national palestinien et du Conseil législatif, ainsi que des élections présidentielles, ont redynamisé un paysage politique palestinien stagnant, après des années de stagnation, de blocage et de report. Quelles que soient les véritables motivations derrière cette orientation ou le degré de sérieux politique disponible pour sa réalisation, le simple fait de rouvrir ce dossier reflète une prise de conscience croissante chez les différentes parties que l'état d'immobilisme qui a prévalu dans le système politique palestinien au cours des dernières années n'est plus tenable dans sa forme ancienne. Il existe des pressions et des exigences qui s'accumulent rapidement, poussant à la recherche de nouvelles formules pour réorganiser la maison palestinienne et réinventer ses institutions politiques.
Le blocage des élections palestiniennes tout au long de ces années a entraîné un déséquilibre structurel sans précédent dans le système politique palestinien. Le Conseil législatif, qui était censé être l'un des principaux outils de contrôle, de responsabilité et de législation, est devenu inactif sur la scène politique, tandis que les rôles de nombreuses institutions nationales ont diminué au profit d'un pouvoir exécutif de plus en plus centralisé. L'absence de rotation démocratique du pouvoir a engendré une stagnation organisationnelle et un déclin de la vitalité politique au sein des partis, factions et institutions nationales, ce qui a eu un impact direct sur la relation entre le citoyen palestinien et le système politique dans sa totalité.
Les effets de ce blocage ne se sont pas seulement limités à la structure institutionnelle, mais ont également touché l'ensemble de la vie palestinienne. L'absence d'élections a contribué à creuser le fossé entre les élites politiques et la société, a affaibli la capacité du système politique à renouveler ses légitimités de manière périodique, a renforcé l'état de monopole politique et administratif sur le pouvoir et la décision, et a conduit à une érosion de la confiance populaire envers les différentes institutions officielles et partisanes. Pendant que les peuples et les pays s'orientaient vers l'élargissement des espaces de participation politique, le Palestinien se trouvait confronté à une situation exceptionnelle qui s'est prolongée, transformant les élections d'un devoir constitutionnel périodique en un événement exceptionnel lié aux circonstances politiques et aux équilibres existants plutôt qu'à la loi ou à la volonté populaire. Si une partie de cette situation était liée à la division palestinienne et aux complications politiques, juridiques et sécuritaires qui en ont découlé, une autre partie était liée à la nature de la structure politique qui s'est formée au cours des dernières décennies, conduisant progressivement à une centralisation du pouvoir au sein de cercles relativement restreints et à un déclin du rôle des institutions représentatives au profit d'une gestion politique basée sur des nominations et des consensus fermés plutôt que sur le recours à la volonté populaire directe. Ainsi, les discussions actuelles sur les élections ne peuvent être séparées de la nécessité urgente de traiter la crise de légitimité qui est devenue l'une des caractéristiques les plus marquantes de la réalité palestinienne contemporaine.
Ainsi, les prochaines échéances électorales, si elles sont effectivement mises en œuvre, sont plus qu'un simple processus procédural de renouvellement des postes ou de réorganisation des institutions. Elles constituent un véritable test pour la nature du système politique palestinien et l'avenir de sa structure dirigeante, tout en étant une tentative de répondre à des questions restées en suspens depuis longtemps relatives à la source de légitimité, aux mécanismes de production du leadership et aux limites de la relation entre le pouvoir et le peuple, ainsi qu'entre les institutions et les différentes organisations nationales. Au cœur de cette équation complexe, le nom du prisonnier Marwan Barghouti ressurgit, non seulement en tant que candidat potentiel à la présidence, mais aussi comme l'un des principaux symboles politiques qui concentre en lui toutes les contradictions, les questions et les transformations que connaît la réalité palestinienne en ce moment historique précis.
Si nous partons d'une hypothèse politique qui résonne fortement au sein des milieux de Fatah et parmi les Palestiniens en général, à savoir que la direction officielle du mouvement Fatah ne permettra pas à Barghouti de se présenter comme candidat officiel du mouvement, alors nous nous trouvons face à un événement politique d'une extrême importance qui pourrait redéfinir les équilibres internes de l'ensemble du mouvement national palestinien. La question ici ne concerne pas un conflit personnel ou une rivalité organisationnelle superficielle, mais est liée à la nature du projet politique que représente la direction actuelle, et à la nature du projet que Barghouti est désormais devenu aux yeux de la conscience populaire et de Fatah. Au cours de ses longues années d'emprisonnement, Marwan Barghouti est devenu un phénomène politique relativement indépendant de la structure officielle à laquelle il appartient. L'homme n'est plus simplement membre du Comité central de Fatah ou l'un de ses cadres historiques, mais est devenu un symbole national bénéficiant d'une large adhésion populaire dépassant les frontières du mouvement lui-même. Cette réalité précise rend sa candidature particulièrement délicate pour la direction traditionnelle du mouvement. Dans les expériences politiques traditionnelles, les institutions partisanes ont tendance à soutenir les personnalités les plus populaires et celles ayant le plus large soutien public. Cependant, dans le cas actuel de Fatah, la situation semble plus complexe. La grande popularité de Barghouti ne se traduit pas nécessairement en atout pour certains centres de décision au sein du mouvement, mais pourrait devenir une source d'inquiétude politique et organisationnelle.
La raison en est que Barghouti ne représente pas seulement un candidat présidentiel potentiel, mais incarne également une possibilité de produire un nouveau centre de légitimité au sein même du mouvement Fatah. Depuis de nombreuses années, les clés de la décision politique et organisationnelle se sont concentrées dans des cadres et des personnalités spécifiques, et l'institution officielle du mouvement est devenue étroitement liée à la structure autoritaire et administrative qui s'est formée après la création de l'Autorité palestinienne. En revanche, Barghouti représente, dans la conscience de Fatah, une situation différente, fondée sur une légitimité de résistance, historique et populaire, plus que sur une légitimité bureaucratique et organisationnelle traditionnelle.
C'est ici que réside l'une des principales raisons qui peuvent pousser la direction officielle à ne pas adopter sa candidature. Une victoire de Barghouti à la présidence, même sous la bannière de Fatah, ne signifierait pas simplement un transfert de fonction d'une personne à une autre, mais pourrait ouvrir la voie à une redistribution des centres d'influence au sein du mouvement et à une redéfinition de ses références politiques et organisationnelles. Cela amène certains acteurs influents à considérer la question comme un combat concernant l'avenir même du mouvement plutôt que comme une simple question d'élections présidentielles. Ce qui renforce cette conclusion est que la question de la candidature de Barghouti n'a pas encore été présentée de manière appropriée au sein des instances dirigeantes du mouvement. Ni le Comité central ni le Conseil révolutionnaire ni le Conseil consultatif n'ont tenu de discussion publique et décisive sur cette question, même si l'homme est l'une des principales figures du mouvement et l'un de ceux dont la présence est la plus marquée dans la conscience populaire palestinienne. Si la direction visait vraiment à le soutenir en tant que candidat officiel, il aurait été normal que la discussion institutionnelle débute tôt sur cette question sensible. L'absence de cette discussion ne peut pas être seulement expliquée par des considérations procédurales ou organisationnelles, mais reflète en partie une hésitation, une réserve, voire un refus au sein de certaines sphères décisionnelles face à l'idée que Barghouti accède à la présidence. C'est ici que se révèle la grande contradiction au sein de Fatah. D'une part, la majorité des indicateurs montrent que Barghouti jouit d'un large soutien au sein de la base organisationnelle du mouvement et parmi des secteurs importants de ses cadres. D'autre part, la direction officielle semble plus encline à chercher d'autres options moins risquées du changement et plus proches du maintien des équilibres existants. Cette contradiction met en lumière une crise plus profonde que connaît le mouvement depuis des années, à savoir l'élargissement du fossé entre l'humeur organisationnelle générale et les mécanismes de prise de décision au sein de l'institution dirigeante. De nombreux membres du mouvement considèrent Barghouti comme un prolongement de l'expérience de lutte historique de Fatah, tandis que certains centres décisionnels abordent la question sous un angle différent, lié aux calculs du pouvoir, de l'administration et aux relations régionales et internationales.
Si Barghouti décidait de se présenter à l’élection de manière indépendante ou à travers une large liste nationale sans statut officiel de l'organisation Fatah, la scène palestinienne se trouverait face à un moment politique sans précédent. La concurrence ne serait donc pas seulement entre Fatah et d'autres forces politiques, mais pourrait devenir une compétition entre Fatah officiel et l'un de ses fils historiques les plus représentatifs et présents dans la rue de Fatah. Dans ce cas, le mouvement se retrouverait face à un défi difficile. Comment la direction pourrait-elle faire face à un candidat bénéficiant d'une légitimité populaire et de Fatah, sans que cela ne creuse davantage le fossé interne ? Comment pourrait-elle convaincre ses membres de soutenir un autre candidat face à une figure que beaucoup considèrent comme l'expression la plus emblématique de l'identité revendicative du mouvement ? La candidature indépendante de Barghouti pourrait entraîner une redistribution des alignements au sein de la société palestinienne. De larges sections du mouvement Fatah pourraient se retrouver plus proches de le soutenir que de soutenir le candidat officiel du mouvement. Des personnalités nationales indépendantes et de multiples forces politiques pourraient également voir sa candidature comme une opportunité de reproduire une unité nationale qui transcende les divisions traditionnelles.
Mais plus important encore, cette équation soulève à nouveau la question fondamentale concernant la nature du leadership palestinien requis pour la prochaine étape. Faut-il un leadership qui tire sa légitimité des institutions existantes et du réseau de relations régionales et internationales qui y sont liées ? Ou un leadership qui tire sa légitimité de l'histoire de la résistance et de l'engagement direct contre l'occupation et de sa capacité à exprimer l'humeur populaire palestinienne ?
C'est précisément ici que réside la signification politique de Marwan Barghouti. Il n'est pas simplement un prisonnier candidat à la présidence, mais un symbole particulier lié à l'idée du leader emprisonné. C'est une idée qui ramène la question palestinienne à ses racines profondes, en tant que question de libération nationale toujours vivante sous occupation. Ainsi, l'accession de Barghouti à la présidence, ou même sa candidature de manière indépendante, porterait un message politique qui dépasserait sa personne pour concerner la nature de l'étape historique que vivent les Palestiniens.
Sous cet angle, on peut comprendre l'ampleur de la sensibilité israélienne face à son nom. Israël ne considère pas Barghouti comme un candidat ordinaire, mais comme un symbole politique pouvant redéfinir le discours sur la nature de la relation avec l'occupation. De plus, le fait qu'il puisse devenir un centre d'attraction populaire rappelle des équations historiques qu'Israël a longtemps tenté de dépasser ou de marginaliser.
La question dépasse également la dimension israélienne pour toucher aux aspects régionaux et internationaux de la question palestinienne. L'émergence d'une direction palestinienne fondée sur une légitimité de résistance, populaire et relativement indépendante des systèmes de compromis traditionnels pourrait amener de nombreux acteurs régionaux et internationaux à reconsidérer leurs approches face au dossier palestinien. En fin de compte, la question réelle qui se pose aujourd'hui n'est pas de savoir si Marwan Barghouti se présentera à la présidence ou non, mais si la direction officielle de Fatah est prête à accepter les conséquences politiques et organisationnelles découlant de cette candidature. Le refus de sa candidature officielle pourrait ne pas empêcher sa présence, mais pourrait éventuellement lui offrir un espace plus large pour agir en tant que représentant d'une situation populaire et nationale qui dépasse les cadres organisationnels traditionnels.
Ainsi, les prochaines élections, si elles se tiennent effectivement, pourraient ne pas être simplement une bataille pour le poste de président, mais plutôt un combat sur la définition de la légitimité au sein même du mouvement Fatah, sur la nature du leadership palestinien à venir, et sur l'avenir de la relation entre le pouvoir et le mouvement de libération nationale, entre la logique de gestion de la réalité présente et la logique de recherche à la redéfinir. À ce point précis, l'hypothèse de la candidature de Marwan Barghouti en dehors du cadre officiel de Fatah acquiert une importance exceptionnelle, car elle pourrait être l'expression la plus claire des profondes transformations silencieuses qui se déroulent au sein de la structure politique palestinienne depuis de nombreuses années.
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