Coopératives numériques : reprendre le travail des griffes des plateformes
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Coopératives numériques : reprendre le travail des griffes des plateformes

Dans un contexte de transformation numérique accélérée, les plateformes numériques ne sont plus simplement des intermédiaires techniques entre l'offre et la demande, mais se sont transformées en une structure de pouvoir économique transfrontalière, remodelant les relations de travail selon une logique capitaliste basée sur une flexibilité excessive, le démantèlement de la protection, et transformant le travailleur/la travailleuse en "données gérables".

Dans l'économie des plateformes, les individus travaillent en dehors des filets de protection sociale, sans stabilité contractuelle, et sans véritable capacité de négociation, tandis que les entreprises propriétaires des plateformes monopolisent les algorithmes, les données et les profits, contrôlant ainsi l'ensemble des règles du jeu.

Mais ce modèle est-il inévitable ?.

La technologie produit-elle intrinsèquement l'inégalité, ou est-ce sa forme de propriété qui détermine sa direction ?.

C'est ici que le concept de plateformes coopératives émerge en tant qu'alternative redéfinissant la relation entre technologie et travail. La plateforme coopérative repose sur la propriété collective, la gestion démocratique, et la répartition équitable des retours. Dans ce modèle, le travailleur/la travailleuse n'est pas seulement un "fournisseur de services" remplaçable d'un clic, mais un partenaire dans la propriété, participant à la prise de décision et bénéficiant de la valeur qu'il/elle produit.

Ce n'est pas seulement un mécanisme d'organisation économique, mais une redistribution du pouvoir au sein de l'espace numérique.

Dans le contexte palestinien, cette idée prend une dimension plus pressante. Nous faisons face à une économie soumise aux contraintes de l'occupation, à une faiblesse du système de protection sociale, et à des taux de chômage élevés, notamment parmi les jeunes et les femmes. De plus, la dépendance aux plateformes mondiales signifie une fuite continue de la valeur économique vers l'extérieur, sans construction d'une base de production locale durable.

Les plateformes coopératives peuvent constituer un outil pour renforcer la résilience économique par :

•    Maintenir le revenu au sein de la communauté locale
•    Renforcer la propriété communautaire de la technologie
•    Créer des opportunités d'emploi basées sur la solidarité plutôt que sur la concurrence prédatrice
•    Permettre aux femmes de participer dans un environnement numérique plus transparent et équitable

D'un point de vue de genre, ce modèle permet de déconstruire certaines formes de discrimination implicites dans les algorithmes et les modèles de tarification non transparents. La justice numérique ne se réalise pas simplement par l'accès, mais par une redistribution du pouvoir au sein de la plateforme elle-même.

Pratiquement, on peut envisager des plateformes coopératives palestiniennes dans des domaines tels que :
•    Services domestiques
•    Transport local
•    Travail freelance numérique
•    Commercialisation de produits locaux
•    Industries créatives

La leçon la plus importante des expériences mondiales est que la plateforme coopérative ne débute pas par la technologie, mais commence par la construction de la confiance et de l'organisation collective. La technologie vient plus tard comme un outil, non comme une force dominante.

Cependant, le chemin n'est pas facile. La construction d'une plateforme coopérative nécessite un financement initial, une structure juridique flexible, une culture d'organisation basée sur la transparence et la responsabilité, ainsi que des compétences numériques et managériales avancées. De plus, la concurrence avec des plateformes géantes qui disposent du capital, des données et de l'infrastructure représente un véritable défi.
Mais réfléchir aux alternatives n'est plus un luxe intellectuel. La crise du travail décent dans l'économie numérique nous oblige à redéfinir

les questions fondamentales :
Qui possède la technologie ?
Qui contrôle les algorithmes ?
 Et qui récolte les fruits du travail numérique ?

Les plateformes coopératives ne sont pas une recette toute prête, mais une tentative de ramener la politique dans l'économie numérique, et de restituer l'humain au centre de l'équation. C'est un appel à redéfinir le travail dans l'espace numérique comme un droit collectif, et non comme un service temporaire sans garanties.

À une époque où l'écart entre le capital et le travail se creuse, les coopératives numériques pourraient constituer un premier pas vers une économie plus juste, plus souveraine et plus connectée à la communauté.

La question n'est plus de savoir si l'alternative est possible,
mais si nous avons le courage institutionnel et l'imagination politique pour la créer.

Cet article exprime l'opinion de son auteur et ne reflète pas nécessairement l'opinion de l'Agence de Presse Sada.